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Full text of "De la terre à la lune : trajet direct en 97 heures 20 minutes"

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AMY L. GOODMAN 

AND 

KENNETH P. GOODMAN 

Gift m honorof 
Frances and Harry Goodman 




DE LA TERRE 



A LA LUNE 



Paris.— Imprimerie de GAUTHIER-VILLARS. quai des Grands-Augustins, 55. 
(Aneienaa iinp. BoniTenture.] 



LES VOYAGES EXTRAORDINAIRES 



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EN 97 HEURES 20 MINUTES 

PAR 

JULES VERNE 



41 Dessins et une Carie par T)e Montant 




BIBLIOTHÈQUE 

T^'ÉDUCATIOO^ ET DE RÉCRÉATIO^X 

J. HETZEL ET G-, 18, RUE JACOB 



<<' 



PARIS 



Tous droits icscr.-ds. 



JULES VERNE 




DE 



LA TERRE A LA LUNE 



UIIAPITliE PREMIEll 



LE GUN-CLUE. 



Pendant la guerre fédérale des Étals-Unis, un nouveau club très- 
influent s'établit dans la ville de Baltimore, en plein Maryland. On sait 
avec quelle énergie l'instinct militaire se développa chez ce peuple d'ar- 
mateurs, de marchands et de mécaniciens. De simples négociants enjam- 
bèrent leur comptoir pour s'improviser capitaines, colonels, généraux, 
sans avoir passé par les écoles d'application de West-Point*; ils éga.- 
lèrent bientôt dans « l'art de la guerre » leurs collègues du vieux conti- 



1. Ecole militaire des Étals-Unis. 



DE LA TERRE A LA LUNE. 



lient, et couiaie eux ils remportèrent des victoires à force de prodiguer 
les boulets, les millions et les hommes. 

Mais en quoi les Américains surpassèrent singulièrement les Européens, 
ce fut dans la science de la balistique. Non que leurs armes atteignissent 
un plus haut degré de perfection, mais elles offrirent des dimensions 
inusitées, et eurent par conséquent des portées inconnues jusqu'alors, 
iîln lait de tirs rasants, plongeants ou de plein fouet, de feux d'écharpe, 
d'enfilade ou de revers, les Anglais, les Français, les Prussiens, n'ont 
plus rien à apprendre; mais leurs canons, leurs obusiers, leurs mortiers 
ne sont que des pistolets de poche auprès des formidables engins de l'ar- 
tillerie américaine. 

Ceci ne doit étonner personne. Les Yankees, ces premiers mécaniciens 
du monde, sont ingénieurs, comme les Italiens sont musiciens et les 
Allemands métaphysiciens, — de naissance. Rien de plus naturel, dès 
lors, que de les voir apporter dans la science de la balistique leur auda- 
cieuse ingéniosité. De là ces canons gigantesques, beaucoup moins utiles 
que les machines à coudre, mais aussi étonnants et encore plus admirés. 
On connaît en ce genre les merveilles de Parrott, de Dahlgreen, de 
Rodman. Les Armstrong, les Palliser et les Treuille de Beaulieu n'eurent 
plus qu'à s'incliner devant leurs rivaux d'outre-mer. 

Donc, pendant cette terrible lutte des Nordistes et des Sudistes, les 
artilleurs tinrent le haut du pavé; les journaux de l'Union célébraient 
leurs inventions avec entiiousiasme, et il n'était si mince marchand, si 
naïf c< booby » *, qui ne se cassât jour et nuit la tète à calculer des tra- 
jectoires insensées. 

Or, quand un Américain a une idée, il cherche un second Américain 
qui la partage. Sont-ils trois, ils élisent un président et deux secrétaires. 
Quatre, ils nomment un archiviste, et le bureau fonctionne. Cinq, ils se 
convoquent en assemblée génétale, et le club est constitué: Ainsi arriva-t-il 
à Baltimore. Le premier qui inventa un nouveau canon s'associa avec le 
premier qui le fondit et le premier qui le fora. Tel fut le noyau du Gun- 
Club\ Un mois après sa formation, il comptait dix-huit cent trente-trois 
membres effectifs et trente mille cinq cent soixante-quinze membres 
correspondants. 

Une condition sine qua non était imposée à toute personne qui voulait 
entrer dans l'association, la condition d'avoir imaginé ou, tout au moins, 
perfectionné un canon; à défaut de canon, une arme à feu quelconque. 
Mais, pour tout dire, les inventeurs de revolvers à quinze coups, de cara- 

1. Badaud. 

2. Littéralement « Club-Ganon. » 



LE G UN-CLUB. 



bines pivotantes ou de sabres-pistolets ne jouissaient pas d'une grande 
considération. Les artilleurs les primaient en toute circonstance. 

(( L'estime qu'ils obtiennent, dit un jour un des plus savants orateurs 
du Gun-Club, est proportionnelle « aux masses » de leur canon, et « en 
raison directe du carré des distances » atteintes par leurs projectiles! » 

Un peu plus, c'était la loi de Newton sur la gravitation universelle 
transportée dans l'ordre moral. 

Le Gun-Club fondé, on se figure aisément ce que produisit en ce genre 
le génie inventif des Américains. Les engins de guerre prirent des pro- 
portions colossales, et les projectiles allèrent, au-delà des limites per- 
mises, couper en deux les promeneurs inoffensifs. Toutes ces inventions 
laissèrent loin derrière elles les timides instruments de l'artillerie euro- 
péenne. Qu'on en juge par les cbifFres suivants. 

Jadis, « au bon temps, » un boulet de trente-six, à une distance de 
trois cents pieds, traversait trente-six chevaux pris de flanc et soixante- 
huit hommes. C'était l'enfance de l'art. Depuis lors, les projectiles ont fait 
du chemin. Le canon Rodman, qui portait à sept milles ^ un boulet pesant 
une demi-tonne ^, aurait facilement renversé cent cinquante chevaux et 
trois cents hommes. Il fut même question au Gun Club d'en faire une 
épreuve solennelle. Mais, si les chevaux consentirent à tenter l'expé- 
rience, les hommes firent malheureusement défaut. 

Quoi qu'il en soit, l'effet de ces canons était très-meurtrier, et à chaque 
décharge les combattants tombaient comme des épis sous la faux. Que 
signifiaient, auprès de tels projectiles, ce fameux boulet qui, à Coutras, en 
1587, mit vingt-cinq hommes hors de combat, et cet autre qui, à Zorn- 
doff, en 17S8, tua quarante fantassins, et, en 1742, ce canon autrichien 
de Kesselsdorf, dont chaque coup jetait soixante-dix ennemis par terre? 
Qu'étaient ces feux surprenants d'Iéna ou d'Austerlitz qui décidaient du 
sort de la bataille? On en avait vu bien d'autres pendant la guerre fédé- 
rale ! Au combat de Gettysburg, un projectile conique lancé par un canon 
rayé atteignit cent soixante-treize confédérés, et au passage du Potomac, 
un boulet Rodman envoya deux cent quinze Sudistes dans un monde évi- 
demment meilleur. Il faut mentionner également un mortier formidable 
inventé par J.-T. Maston, membre distingué et secrétaire perpétuel d-j 
Gun-Club, dont le résultat fut bien autrement meuririer, puisque, à so i 
coup d'essai, il tua trois cent trente-sepl personnes, — - yn éclatant;, il' 
est vrai ! 



1. Le mille vaut 1,609 met. 31 ceutini. Cela fait donc près de trois lieues. 

2. C:vi cents kilograninîcs. 



DE LA TERRE A LA LUNE, 



Qu'ajouter à ces nombres si éloquents par eux-mêmes? Rien. Aussi 
admettra-t-on sans conteste le calcul suivant, obtenu par le statisticien 
Pitcairn : en divisant le nombre des victimes tombées sous les boulets par 
eelui des membres du G un-Club, il trouva que chacun de ceux-ci avait 
tué pour son compte une « moyenne » de deux mille trois cent soixante- 
quinze hommes et une fraction. 

A considérer un pareil chiffre, il est évident que l'unique préoccnpation 
de cette société savante fut la destruction de l'humanité dans un but phi- 
lanthropique, et le perfectionnement des armes de guerre, considérées 
comme instruments de civilisation. C'était une réunion d'Anges Extermi- 
nateurs, au demeurant, les meilleurs fils du monde. 

Il faut ajouter que ces Yankees, braves à toute épreuve, ne s'en tinrent 
pas seulement aux formules et qu'ils payèrent de leur personne. On 
comptait parmi eux des officiers de tout grade, lieutenants ou généraux, 
des militaires de tout âge, ceux qui débutaient dans la carrière des armes 
et ceux qui vieillissaient sur leur affût, beaucoup restèrent sur le champ 
de bataille dont les noms figuraient au livre d'honneur du Gun-Club, et 
de ceux qui revinrent la plupart portaient les marques de leur indiscu- 
table intrépidité. Béquilles, jambes de bois, bras articulés, mains à cro- 
chets, mâchoires en caoutchouc, crânes en argent, nez en platine, rien ne 
manquait à la collection, et le susdit Pitcairn calcula également que, dans 
le Gun-Club, il n'y avait pas tout â fait un bras pour quatre personnes, et 
seulement deux jambes pour six. 

Mais ces vaillants artilleurs n'y regardaient pas de si près, et ils se 
sentaient fiers à bon droit, quand le bulletin d'une bataille relevait un 
nombre de victimes décuple de la quantité de projectiles dépensés. 

Un jour, pourtant, triste et lamentable jour, la paix fut signée par les 
survivants de la guerre, les détonations cessèrent peu à peu, les mortiers 
se turent, les obusiers muselés pour longtemps et les canons, la tête basse, 
rentrèrent aux arsenaux, les boulets s'empilèrent dans les parcs, les sou- 
venirs sanglants s'effacèrent, les cotonniers poussèrent magnifiquement 
sur les champs largement engraissés, les vêtements de deuil achevèrent 
de s'user avec les douleurs, et le Gun-Club demeura plongé dans un 
désœuvrement profond. 

Certains piocheurs, des travailleurs acharnés, se livraient bien encore à 
et d'obus incomparables. Mais, sans la pratique, pourquoi ces vaines 
IhéoiieL? Aussi les salles devenaient désoites, les domestique3 dormaient 



LE GUN-CLUB. 



jadis si bruyants, maintenant réduits au silence par une paix désastreuse, 
s'endormaient dans les rêveries de l'artillerie platonique! 

« C'est désolant, dit un soir le brave Tom Hunter, pendant que ses 
jambes de bois se carbonisaient dans la cheminée du fumoir. Rien à 
faire ! rien à espérer ! Quelle existence fastidieuse ! Où est le temps où le 
canon vous réveillait chaque matin par ses joyeuses détonations? 

— Ce temps-là n'est plus, répondit le fringant Bilsby, en cherchant à se 
détirer les bras qui lui manquaient. C'était un plaisir alors! On inventait 
son obusier, et, à peine fondu, on courait l'essayer devant l'ennemi; puis 
on rentrait au camp avec un encouragement de Sherman ou une poignée 
de main de Mac-Clellan! Mais, aujourd'hui, les généraux sont retournés 
à leur comptoir, et au lieu de projectiles, ils expédient d'inoffensives 
balles de coton! Ah! par sainte Barbe! l'avenir de l'artillerie est perdu 
en Amérique ! 

— Oui, Bilsby, s'écria le colonel Blomsberry, voilà de cruelles déceo- 
tions ! Un jour on quitte ses habitudes tranquilles, on s'exerce au manie- 
ment des armes, on abandonne Baltimore pour les champs de bataille, on 
se conduit en héros, et deux ans, trois ans plus tard, il faut perdre le frait 
de tant de fatigues, s'endormir dans une déplorable oisiveté et fourrer ses 
mains dans ses poches. » 

Quoi qu'il pût dire, le vaillant colonel eût été fort empêché de donner 
une pareille marque de son désœuvrement, et cependant, ce n'étaient pas 
les poches qui lui manquaient. 

c( Et nulle guerre en perspective ! dit alors le fameux J.-T. Maston, en 
grattant de son crochet de fer son crâne en gutta-percha. Pas un nuage à 
l'horizon, et cela quand il y a tant à faire dans la science de l'artillerie ! 
Moi qui vous parle, j'ai terminé ce matin une épure, avec plan, coupe et 
élévation, d'un mortier destiné à changer les lois de la guerre ! 

— Vraiment? répliqua Tom Hunter, en songeant involontairement au 
dernier essai de l'honorable J.-T. Maston. 

— Vraiment, répondit celui-ci. Mais à quoi serviront tant d'études 
menées à bonne fin, tant de difficultés vaincues? N'est-ce pas travailler 
en pure perte? Les peuples du nouveau monde semblent s'être donné le 
mot pour vivre en paix, et notre belliqueux Tribune ^ en arrive à pro- 
nostiquer de prochaines catastrophes dues à l'accroissement scandaleux 
des populations ! 

— Cependant, Maston, reprit le colonel Blomsberry, on se bat toujours 
en Europe pour soutenir le principe des nationalités 1 



1. Le plus fougueux journal abolitionniste de l'Union, 



DE LA TERRE A LA LUxNE. 



-^Eh bien? 

—Eh bien! il y aurait peut-être quelque chose à tenter là-bas, et si 
Ton acceptait nos services... 

— Y pensez-vous? s'écria Bilsby. Faire de la balistique au profit des 
étrangers ! 

—Cela vaudrait mieux que de n'en pas faire du tout, riposta le 
colonel. 

— Sans doute, dit J,-T. Maston, cela vaudrait mieux, mais il ne faut 
même pas songer à cet expédient. 

— Et pourquoi cela? demanda le colonel. 

—Parce qu'ils ont dans le vieux monde des idées sur l'avancement qui 
contrarieraient toutes nos habitudes américaines. Ces gens-là ne s'imagi- 
nent pas qu'on puisse devenir général en chef avant d'avoir servi comme 
sous-lieutenant, ce qui reviendrait à dire qu'on ne saurait être bon poin- 
teur à moins d'avoir fondu le canon soi-même! Or c'est tout simplement... 

—Absurde! répliqua Tom Hunter en déchiquetant les bras de son 
fauteuil à coups de « bowie-knife » *, et puisque les choses en sont là, il 
ne nous reste plus qu'à planter du tabac ou à distiller de l'huile de 
baleine ! , 

— Comment! s'écria J. -T. Maston d'une voix retentissante, ces dernières 
années de notre existence, nous ne les emploierons pas an perfectionne- 
ment des armes à feu ! Une nouvelle occasion ne se rencontrera pas 
d'essayer la portée de nos projectiles ! L'atmosphère ne s'illuminera plus 
sous i'éclair de nos canons ! Il ne surgira pas une difficulté internationale 
qui nous permette de déclarer la guerre à quelque puissance transatlan- 
tique ! Les Français ne couleront pas un seul de nos steamers, et les 
An^' is ne pendront pas, au mépris du droit des gens, trois ou quatre de 
noj nationaux ! 

—Non, Maston, répondit le colonel Blomsberry, nous n'aurons pas ce 
bonheur! Non! pas un de ces incidents ne se produira, et, se produisit-il, 
nous n'en profiterions même pas! La susceptibilité américaine s'en va de 
jour en jour, et nous tombons en quenouille ! 

— Oai, nous nous humilions! répliqua Bilsby. 

— Et on nous humilie ! riposta Tom Hunter. 

— Tout cela n'est que trop vrai, répliqua J.-T. Maston avec une nou- 
velle véhémence. Il y a dans l'air mille raisons de se battre et on ne se bat 
pas ! On économise des bras et des jambes, et cela au profit de gens qui 
n'en savent que faire ! Et tenez, sans chercher si loin un motif de guerre, 



1 . Couteau ii large lame . 



LE GUN-CLUB. 



l'Amérique du Nord n'a-t-elle pas appartenu autrefois aux Anglais? 

— Sans doute, répondit Tom Ilunter en tisonnant avec rage du bout de 
sa béquille. 

— Eh bien! reprit J.-T. Maston, pourquoi l'Angleterre à son tour 
n'appartiendrait-elle pas aux Américains? 

— Ce ne serait que justice, riposta le colonel Blomsberry. 

—Allez proposer cela au président des États-Unis, s'écria J.-T. Maston, 
et vous verrez comme il vous recevra ! 

— Il nous recevra mal, murmura Bilsby entre les quatre dents qu'il 
avait sauvées de la bataille. 

— Par ma loi, s'écria J.-T. Maston, aux prochain^.^^ élections il n'a que 
faire de compter sur ma voix ! 

— Ni sur les nôtres, répondirent d'un commun accord ces belliqueux 
invalides. 

— En attendant, reprit J.-T. Maston, et pour conclure, si l'on ne me 
fournit pas l'occasion d'essayer mon nouveau mortier sur un vrai champ 
de bataille, je donne ma démission de membre du Gun-Club, et je cours 
m'enterrer dans les savanes de l' Arkansas ! 

— Nous vous y suivrons, » répondirent les interlocuteurs de l'audacieux 
J.-T. Maston. 

Or les choses en étaient là, les esprits se montaient de plus en plus, et 
le club était menacé d'une dissolution prochaine, quand un événement 
inattendu vint empêcher cette regrettable catastrophe. 

Le lendemain même de cette conversation, chaque membre du cercle 
recevait une circulaire libellée en ces termes : 

Baltimore, 3 octobre. 

« Le président du Gun-Club a l'honneur de prévenir ses collègues qu'à 
« la séance du 5 courant il leur fera une communication de nature à 
« les intéresser- vivement. En conséquence, il les prie, toute affaire cessante, 
<( de se rendre à l'invitation qui leur est faite parla présente. 



« Trôs-eorriialement leur 

« ÏMPEY BaRBICANE, P. G.-C. )) 



DE LA TERRE A LA LUNE. 



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Ll-5 arlilleurs du Gun-Club (p. 5). 



CHAPITRE II 



COMMUNICATION DU PRÉSIDENT BARBICANE. 



Le 5 octobre, à huit heures du soir, une foule compacte se pressait dans 
les salons du Gun-Club, 21, Union-square. Tous les membres du cercle 
résidant à Baltimore s'étaient rendus à l'invitation de leur président. 
Quant aux membres correspondants, les express les débarquaient par cen- 
taines dans les rues de la ville, et si grande que fût la « hall » des séances, 



COMMUNICATION DU PRÉSIDENT BARBICANE. 



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Le pieVitlent Darbiane (p. 11). 

ce monde de savants n'avait pu y trouver place; aussi refluait-il dans les 
salles voisine^, au fond des couloirs et jusqu'au milieu des cours exté- 
rieures; là, il rencontrait le simple populaire qui se pressait aux portes, 
chacun cherchant à gagner les premiers rangs, tous avides de connaître 
l'importante communication du président Barbicane, se poussant, se 
bousculant, s'écrasant avec cette liberté d'action particulière aux masses 
élevées dans les idées du « self government *. » 

Ce soir-là, un étranger qui se lût trouvé à Baltimore n'eût pas obtenu, 
même à prix d'or, de pénétrer dans la grande salle ; celle-ci était exclusi- 



Gûuvcineiiicnt personnel. 



10 DE LA TERRE A LA LUNE. 

vement réservée aux membres résidants ou correspondants; nul autre n'y 
pouvait prendre place, et les notables de la cite, les magistrats du conseil 
des selectmen \ avaient dû se mêler à la foule de leurs administrés, pour 
saisir au vol les nouvelles de l'intérieur. 

Cependant l'immense « hall » oiFrait aux regards un curieux spectacle. 
Ce vaste local était merveilleusement approprié à sa destination. De haules 
colonnes formées de canons superposés auxquels d'épais mortiers servaient 
de base soutenaient les fines armatures de la voûte, véritables dentelles de 
fonte frappées à l'emporte-pièce. Des panoplies d'espingoles, de trom- 
blons, d'arquebuses, de carabines, de toutes les armes à feu anciennes ou 
modernes s'écartelaient sur les murs dans un entrelacement pittoresque. 
Le gaz sortait à pleine flamme d'un millier de revolvers groupés en forme 
de lustres, tandis que des girandoles de pistolets et des candélabres, faits 
de fusils réunis en faisceaux, complétaient ce splendide éclairage. Les 
modèles de canons, les échantillons de bronze, les mires criblées de coups, 
les plaques brisées au choc des boulets du Gun-Club, les assortiments de 
refouloirs et d'écouvillons, les chapelets de bombes, les colliers de pro- 
jectiles, les guirlandes d'obus, en un mot, tous les outils de l'artilleur 
surprenaient l'œil par leur étonnante disposition et laissaient à penser que 
leur véritable destination était plus décorative que meurtrière. 

A la place d'honneur on voyait, abrité par une splendide vitrine, un 
morceau de culasse, brisé et tordu sous l'effort de la poudre, précieux 
débris du canon de J.-T. Maston. 

A Textrémité de la salle, le président, assisté de quatre secrétaires, 
occupait une large esplanade. Son siège, élevé sur un affût sculpté, affec- 
tait dans son ensemble les formes puissantes d'un mortier de trente-deux 
pouces; il était braqué sous un angle de quatre-vingt-dix degrés et sus- 
pendu à d'S tourillons, de telle sorte que le président pouvait lui impri- 
mer, comme aux « rocking-chairs ', » un balancement fort agréable par 
les grandes chaleurs. Sur le bureau, vaste plaque de tôle supportée par 
six caronades, on voyait un encrier d'un goût exquis, fait d'un biscuïen 
délicieusement ciselé, et un timbre à détonation qui éclatait, à l'occasion, 
comme un revolver. Pendant les discussions véhémentes, cette sonnolfe 
d'un nouveau genre suffisait à peine à couvrir la voix de cette légion d'ar- 
tilleurs surexcités 

Devant le bureau, des banquettes disposées en zigzags, comme les cir- 
convallations d'un retranchement, formaient une succession de bastions 
et de courtines où prenaient place les membres du Gun-Club, et ce soir-là, 

1. Administrateurs de la ville élus par la population. 
'2. Cliaises à bascule en u^age aux iLlab-Luis. 



GOMMUraCATlÛN DU PRESIDENT BARBIGANE. 11 



on peut le dire, « il y avait du monde sur les remparts. » On connaissait 
assez le président pour savoir qu'il n'eût pas dérangé ses collègues rans 
uh motif de la plus haute gravité. 

Impey Barbicane était un homme de quarante ans, calme, froid, aus- 
tère, d'un esprit éminemment sérieux et concentré; exact comme un 
chronomètre, d'un tempérament à toute épreuve, d'un caractère inébran- 
lable ; peu chevaleresque, aventureux cependant, mais apportant des idées 
pratiques jusque dans ses entreprises les plus téméraires; l'homme par 
excellence de la Nouvelle- Angleterre, le Nordiste colonisateur, le descen- 
dant de ces Têtes-Rondes si funestes aux Stuarts, et l'implacable ennemi 
des gentlemen du Sud, ces anciens Cavaliers de la mère-patrie. En un 
mot, un Yankee coulé d'un seul bloc. 

Barbicane avait fait une grande fortune dans le commerce des bois ; 
nommé directeur de l'artillerie pendant la guerre, il se montra fertile en 
inventions; audacieux dans ses idées , il contribua puissamment aux 
progrès de cette arme, et donna aux recherches expérimentales un incom- 
parable élan. 

C'était un personnage de taille moyenne, ayant, par une rare exception 
dans le Gun-Glub, tous ses membres intacts. Ses traits accentués sem- 
blaient tracés àl'équerre et au tire-ligne, et s'il est vrai que, pour deviner 
les instincts d'un homme, on doive le regarder de profil, Barbicane, vu 
ainsi, offrait les indices les plus certains de l'énergie, de l'audace et du 
sang-froid. 

En cet instant, il demeurait immobile dans son fauteuil, muet, absorbé, 
le regard en dedans, abrité sous son chapeau à haute forme, cylindre de 
soie noire qui semble vissé sur les crânes américains. 

Ses collègues causaient bruyamment autour de lui sans le distraire ; ils 
s'interrogeaient, ils se lançaient dans le champ des suppositions, ils exa- 
minaient leur président et cherchaient, mais en vain, à dégager l'X de 
son imperturbable physionomie. 

Lorsque huit heures sonnèrent à l'horloge fulminante de la grande 
salle, Barbicane, comme s'il eût été mu par un ressort, se redressa subi- 
tement; il se fit un silence général, et l'orateur, d'un ton un peu empha- 
tique, prit la parole en ces termes : 

ce Braves collègues, depuis trop longtemps déjà une paix inféconde est 
veime plonger les membres du G un-Club dans un regrettable désœuvre- 
ment. Après une période de quelques années, si pleine d'incidents, il a 
fallu abandonner nos travaux et nous arrêter net sur la route du progrès. 
Je ne crains pas de le proclamer à haute wx, toute guerre qui nous 
remettrait les armes à la main serait bien venue... 



12 DE LA TKilRE A LA LUNE. 

— Oui, la guerre ! s'écria l'impétueux J.-T. Maston. 

—Écoutez ! écoutez ! répliqua-t-on de toutes parts. 

— Mais la guerre, dit Barbicane, la guerre est impossible dans les 
circonstances actuelles, et, quoi que puisse espérer mon honorable inter- 
rupteur, de longues années s'écouleront encore avant que nos canons ne 
tonnent sur un champ de bataille. Il faut donc en prendre son parti et 
chercher dans un autre ordre d'idées un aliment à l'activité qui nous 
dévore ! » 

L'assemblée sentit que son président allait aborder le point délicat. 
Elle redoubla d'attention. 

« Depuis quelques mois, mes braves collègues, reprit Barbicane, je me 
suis demandé si, tout en restant dans notre spécialité, nous ne pourrions 
pas entreprendre quelque grande expérience digne du dix-neuvième siècle, 
et si les progrès de la balistique ne nous permettraient pas de la mener à 
bonne fin. .l'ai donc cherché, travaillé, calculé, et de mes études est 
résultée cette conviction que nous devons réussir dans une entreprise qui 
paraîtrait impraticable à tout autre pays. Ce projet, longuement élaboré, 
va faire l'objet de ma communication; il est digne de vous, digne du 
passé du Gun-Club, et il ne pourra manquer de faire du bruit dans le 
monde ! 

—Beaucoup de bruit? s'écria un artilleur passionné. 

— Beaucoup de bruit dans le vrai sens du mot, répondit Barbicane. 

— N'interrompez pas! répétèrent plusieurs voix. 

— Je vous prie donc, braves collègues^ reprit le président, de m'ac- 
corder toute votre attention. » 

Un frémissement courut dans l'assemblée. Barbicane, ayant d'un geste 
rapide assuré son chapeau sur sa tète, continua son discours d'une voix 
calme : 

« Il n'est aucun de vous, braves collègues, qui n'ait vu la Lune, ou tout 
au moins, qui n'en ait entendu parler. Ne vous étonnez pas si je viens vous 
entretenir ici de l'astre des nuits. Il nous est peut-être réservé d'être les 
Colombs de ce monde inconnu. Comprenez-moi, secondez-moi de tout 
votre pouvoir, je vous mènerai à sa conquête, et son nom se joindra à 
ceux des trente-six États qui forment ce grand pays de l'Union! 

— Ilurrah pour la Lune ! s'écria le Gun-Club d'une seule voix. 

— On a beaucoup étudié la Lune, reprit Barbicane; sa masse, sa den- 
sité, son poids, son volume, sa constitution, ses mouvements, sa distance, 
son rôle dans le monde solaire sont parfaitement déterminés; on a dressé 
des cartes sélénographiques * avec une perfection qui égale, si même elle 

1 . De ailriy-t], mot grec qui signifie Luae. 



COMMUNICATION DU PRESIDENT BARBICANE. 



ne surpasse pas celle des cartes terrestres; la photographie a donné de 
notre satellite des épreuves d'une incomparable beauté •. En un mot, on 
sait de la Lune tout ce que les sciences mathématiques, l'astronomie, la 
géologie, l'optique peuvent en apprendre; mais jusqu'ici il n'a jamais été 
établi de communication directe avec elle, w 

Un violent mouvement d'intérêt et de surprise accueillit cette phrase 
de l'orateur. 

« Permettez-moi, reprit-il, de vous rappeler en quelques mots comment 
certains esprits ardents, embarqués pour des voyages imaginaires, pré- 
tendirent avoir pénétré les secrets de notre satellite. Au dix-septième 
siècle, un certain David Fabricius se vanta d'avoir vu de ses yeux des 
habitants de la Lune. En 1649, un Français, Jean Baudoin, publia le 
Voyage fait au monde delà Lune p ai' Dominique Gonzalês, aventurier 
espagnol. A la même époque, Cyrano de Bergerac fit paraître cette expé- 
dition célèbre qui eut tant de succès en France. Plus tard, un autre Fran- 
çais, — ces gens-là s'occupent beaucoup de la Lune, — le nommé Fonte- 
nelle écrivit la Pluralité des Mondes, un chet-d'œuvre en son temps; mais 
la science, en marchant, écrase même les chefs-d'œuvre ! Vers 1835, un 
opuscule traduit du New-York A?nerican raconta que sir John Herschell, 
envoyé au cap de Bonne-Espérance pour y faire des études astronomiques, 
avait, au moyen d'un télescope perfectionné par un éclairage intérieur, 
ramené la Lune à une distance de quatre-vingts yards ^. Alors il aurait 
aperçu distinctement des cavernes dans lesquelles vivaient des hippopo; 
(âmes, de vertes montagnes frangées de dentelles d'or, des moutons aux 
cornes d'ivoire, des chevreuils blancs, des habitants avec des ailes mem- 
l)raneuses comme celles de la chauve-souris. Cette brochure, œuvre d'un 
Américain nommé Locke ', eut un très-grand succès. Mais bientôt on 
reconnut que c'était une mystification scientifique, et les Français furent 
les premiers à en rire. 

— Rire d'un Américain! s'écria J.-T. Maston , mais voilà un casii^ 
belia... 

— Rassurez-vous, mon digne ami. Les Français, avant d^en rire, avaient 
été parfaitement dupes de notre compatriote. Pour terminer ce rapide 
historique, j'ajouterai qu'un certain Ilans Piaal de Rotterdam, s'élançant 
dans un ballon rempli d'un gaz tiré de l'azote, et trente-sept fois plus 
léger que l'hydrogène, atteignit la Lune après dix-neuf jours de traversée. 
Ce voyage, comme les tentatives précédentes, était simplement imagi- 

1 . Voir les magnifiques clicliés de la Lune, obtenus par M. Waren de la Rue . 

2. Le yard vaut un peu moins que le mètre, soit 0,91 cent. 

3 . Cette brochure fut publiée en France par le républicain Laviron, qui fut tué au siège de Kome en 1810 . 



14 DE LA TERRE A LA LUNE. 

iiaire, mais ce fut l'œuvre d'un écrivain populaire en Amérique, d'un 
génie étrange et contemplatif. J'ai nommé Poë ! 

— -Hurrah pour Edgard Poë! s'écria l'assemblée , électrisée par les 
paroles de son président. 

—J'en ai fini, reprit Barbicane, avec ces tentatives que j'appellerai 
purement littéraires, c-t parfaitement insuffisantes pour établir des rela- 
tions sérieuses avec l'astre des nuits. Cependant, je dois ajouter que quel- 
ques esprits pratiques essayèrent de se mettre en communication sérieuse 
avec lui. Ainsi, il y a quelques années, un géomètre allemand proposa 
d'envoyer une commission de savants dans les steppes de la Sibérie Là, 
sur de vastes plaines, on devait établir d'immenses figures géométriques, 
dessinées au moyen de réflecteurs lumineux, entre autres le carré de 
l'hypothénuse, vulgairement appelé le «Pont aux ânes » par les Français. 
c( Tout être intelligent, disait le géomètre, doit comprendre la destination 
scientifique de cette figure. Les Sélénites *, s'ils existent, répondront par 
une figure semblable, et la communication une fois établie, il sera facile 
de créer un alphabet qui permettra de s'entretenir avec les habitants de 
la Lune. » Ainsi parlait le géomètre allemand, mais son projet ne fut pas 
misa exécution, et jusqu'ici aucun lien direct n'a existé entre la Terre et 
son satellite. Mais il est réservé au génie pratique des Américains de se 
mettre en rapport avec le monde sidéral. Le moyen d'y parvenir est 
simple, facile, certain, immanquable, et il va faire l'objet de ma pro- 
position. » 

Un brouhaha, une tempête d'exclamations accueillit ces paroles. Il 
n'était pas un seul des assistants qui ne fût dominé, entraîné, enlevé par 
les paroles de l'orateur. 

«Écoutez! écoutez! Silence donc! » s'écria-t-on de toutes parts. 

Lorsque l'agitation fut calmée, Barbicane reprit d'une voix plus grave 
son discours interrompu : 

« Vous savez, dit-il, quels progrès la balistique a faits depuis quelques 
années et à quel degré de perfection les armes à feu seraient parvenues, si 
la guerre eût continué. Vous n'ignorez pas non plus que , d'une façon 
générale, la force de résistance des canons et la puissance expansive de la 
poudre sont illimitées. Eh bien! partant de ce principe, je me suis de- 
mandé si, au moyen d'un appareil suffisant, établi dans des conditions de 
résistance déterminées, il ne serait pas possible d'envoyer un boulet dans 
ia Lune ! » 

A ces paroles, un « oh! » de stupéiaclion s'échappa d^i mille poiirinei 

; . i!:,: ikiiils dii la Lime. 



EFFET DE LA COMMUNICATION BARBIGANK. 



haletantes; puis il se lit un moment de silence, semblable ù ce culiie 
profond qui précède les coups de tonnerre. Et, en effet, le tonnerre éclata, 
mais un tonnerre d'applaudissements, de cris, de clameurs, qui fit trembler 
la salle des séances. Le président voulait parler; il ne le pouvait pas. 
Ce ne fut qu'au bout de dix minutes qu'il parvint à se faire entendre. 

« Laissez-moi achever, reprit-il froidement. J'ai pris la question sous 
toutes ses faceS;, je l'ai abordée résolument, et de mes calculs indiscutables 
il résulte que tout projectile doué d'une vitesse initiale de douze mille 
yards ' par seconde, et dirigé vers la Lune, arrivera nécessairement jus- 
qu'à elle. J'ai donc l'honneur de vous proposer, mes braves collègues, 
de tenter cette petite expérience ! » 



CHAPITRE III 



EFFET DE LA COMMUNICATION BARBICANE. 



11 est impossible de peindre l'effet produit par les dernières paroles de 
l'honorable président. Quels cris ! quelles vociférations ! quelle succession 
de grognements, de hurrahs, de « hip ! hip ! hip ! » et de toutes ces ono- 
matopées qui foisonnent dans la langue américaine. C'était un désordre, 
un brouhaha indescriptible! Les bouches criaient, les mains battaient, les 
pieds ébranlaient le plancher des salles. Toutes les armes de ce musée 
d'artillerie, partant à la fois, n'auraient pas agité plus violemment les 
ondes sonores. Cela ne peut surprendre. Il y a des canonniers presque 
aussi bruyants que leurs canons. 

Barbicane demeurait calme au milieu de ces clameurs enthousiastes; 
peut-être voulait-il encore adresser quelques paroles à ses collègues, car 
ses gestes réclamèrent le silence, et son timbre fulminant s'épuisa en 
violentes détonations. On ne l'entendit même pas. Bientôt il fut arraché 
de son siège, porté en triomphe, et des mains de ses fidèles camarades il 
passa dans les bras d'une foule non moins surexcitée. 

Rien ne saurait étonner un Américain. On a souvent répété que le mol 
« impossible )i n'était pas français; on s'est évidemment trompé de dic- 
tionnaire. En Amérique, tout est facile, tout est simple, et quant aux 
difficultés mécaniques, elles sont moi'i^es avbint d'être nées. Entre le piojct 

1 . Environ 11,000 mètres. 



10 



DE LA TERRE A LA LUNE. 




La séance du Gun-Club (p 13). 



Ijarbicane et sa réalisation, pas un véritable Yankee ne se fût permis 
d'entrevoir l'apparence d'une dilficulté. Chose dite, chose faite. 

La promenade triomphale du président se prolongea dans la soirée. 
Une véritable marche aux flambeaux. Irlandais, Allemands, Français, 
Écossais, tous ces individus hétérogènes dont se compose la population du 
Maryland, criaient dans leur langue maternelle, et les vivats, les hurrahs, 
les bravos s'entre-mêlaient dans un inexprimable élan. 

Précisément, comme si elle eût compris qu'il s'agissait d'elle, la Lune 
brillait alors avec une sereine magnificence, éclipsant de son intense irradia- 
tion lesfeux environnants. Tous les Yankees dirigeaient leurs yeux vers son 
disque étincelantj les uns la saluaient de la main, les autres l'appelaient 



EFFET DR LAlICOMMUNIHATTON BÂT^BTHANF. 



17 




La promenade aux flambeaux (p. IGJ. 



lies plus doux noms; ceux-ci la mesuraient du regard, ceux-là la mena- 
çaient du poing; de huit heures à minuit, un opticien de Jone's-Fall-street 
fit sa fortune à vendre des lunettes. L'astre des nuits était lorgné comme 
luie lady de haute volée. Les Américains en agissaient avec un san^-façon 
le propriétaires. 11 semblait que la blonde Phœbé appartint à ces auda- 
cieux conquérants et fit déjà partie du territoire de l'Union. Et pourtant 
il n'était question que de lui envoyer un projectile, façon assez brutale 
d'enirer en relation, môme avec un satellite, mais fort en usage parmi les 
nations civilisées. 

Minuit venait de sonner, et Tenlhousiasme ne baissait pas ; il se main- 
tenait à dose égale dans toutes les classes de la populal on ; le .nagistrat, 



18 DE LA TERRE A LA LUNE. 

le savant, le négociant, le marchand, le portefaix, les hommes intelligents 
aussi bien que les gens « verts » \ se sentaient remués dans leur fibre la 
plus délicate ; il s'agissait là d'une entreprise nationale; aussi la ville 
haute, la ville basse, les quais baignés par les eaux duPatapsco, les navires 
emprisonnés dans leurs bassins regorgeaient d'une foule ivre de joie, de 
gin et de wisky; chacun conversait, pérorait, discutait, disputait, approu- 
vait, applaudissait, depuis le gentleman nonchalamment étendu sur le ca- 
napé des bar-rooms devant sa chope de sherry-cobbler^, jusqu'au waterman 
qui se grisait de «casse-poitrine » ^ dans les sombres tavernes du Fells-Point. 

Cependant, vers deux heures, l'émotion se calma. Le président Barbi- 
cane parvint à rentrer chez lui, brisé, écrasé, moulu. Un hercule n'eût 
pas résisté à un enthousiasme pareil. Ea foule abandonna peu à peu les 
places et les rues. Les quatre rails-roads de l'Ohio, de Susquehanna, de 
Philadelphie et de Washington, qui convergent à Baltimore, jetèrent le 
public hexogène aux quatre coins des États-Unis, et la ville se reposa dans 
une tranquillité relative. 

Ce serait d'ailleurs une erreur de croire que, pendant cette soirée 
mémorable, Baltimore fût seule en proie à cette agitation. Les grandes 
villes de l'Union, New- York, Boston, Albany, Washington, Richmond, 
Grescent-Gity *, Charleston, la Mobile, du Texas au Massachussets, du 
Michigan aux Florides, toutes prenaient leur part de ce délire. En effet, 
les trente mille correspondants du Gun-Glub connaissaient la lettre de 
leur président, et ils attendaient avec une égale impatience la fameuse 
communication du S octobre. Aussi, le soir même, à mesure que les paroles 
s'échappaient des lèvres de l'orateur, elles couraient sur les fils télégra- 
phiques, à travers les États de l'Union, avec une vitesse de deux cent 
quarante-huit mille quatre cent quarante-sept milles ^ à la seconde. On 
peut donc dire avec une certitude absolue qu'au même instant les Etats- 
Unis d'Amérique, dix fois grands comme la France, poussèrent un seul 
hurrah, et que vingt-cinq milhons de cœurs, gonflés d'orgueil, battirent 
de la même pulsation. 

Le lendemain, quinze cents journaux quotidiens, hebdomadaires, bi- 
mensuels ou mensuels, s'emparèrent de la question ; ils l'examinèrent sous 
,5es différents aspects physiques, météorologiques, économiques ou mo- 
raux, au point de vue de la prépondérance politique ou de la civilisation. 

1. Expression tout à fait américaine pour désigner des gens naïfs. 

2. Mélange de rlium, de jus d'oiange, de sucre, de canelle et de muscade. Cette boisson de couleur jau- 
nâtre s'aspire dans des chopes au moyen d'un chalumeau de verre. Les bar-rooms sont des espèces de cafés. 

3. Boisson effrayante du bas peuple. Lilléralcmcut, en anglais : ilioroug knoch me doiun. 

4. Surnom de la Nouvelle-Orléans. 

5. Cent mille lieues. C'est la vitesse de réleciricilc. 



EFFET DE LA COMMUNICATION BARBICANË. 19 

Tls se demandèrent si la Lune était un monde achevé, si elle ne subissait 
plus aucune transformation. Ressemblait-elle à la Terre au temps où 
l'atmosphère n'existait pas encore ? Quel spectacle présentait cette face 
invisible au sphéroïde terrestre? Bien qu'il ne s'agit encore que d'envoyer 
un boulet à l'astre des nuits, tous voyaient là le point de départ d'une 
série d'expériences; tous espéraient qu'un jour l'Amérique pénétrerait les 
derniers se^ets de ce disque mystérieux, et quelques-uns même semblèrent 
craindre que sa conquête ne dérangeât sensiblement l'équilibre européen. 

Le projet discuté, pas une feuille ne mit en doute sa réalisation ; les 
recueils, les brochures, les bulletins, les « magazines » publiés par les 
sociétés savantes, littéraires ou religieuses, en firent ressortir les avan- 
tages, et « la Société d'Histoire naturelle » de Boston, « la Société améri- 
caine des sciences et des arts » d' Albany, « la Société géographique et 
statistique » de New- York, « la Société philosophique américaine » de 
Philadelphie, « l'Institution Smithsonienne » de Washington, envoyèrent 
dans mille lettres leurs félicitations au Gun-Club, avec des offres immé- 
diates de services et d'argent. 

Aussi, on peut le dire, jamais proposition ne réunit un pareil nombre 
d'adhérents; d'hésitations, de doutes, d'inquiétudes, il ne fut même pas 
question. Quant aux plaisanteries, aux caricatures, aux chansons qui 
eussent accueilli en Europe, et particulièrement en France, l'idée d'en- 
voyer un projectile à la Lune, elles auraient fort mal servi leur auteur; 
tous les « life-preservers ^ » du monde eussent été impuissants à le ga- 
rantir contre Tindignation générale. Il y a des choses dont on ne rit pas 
dans le nouveau monde . 

Impey Barbicane devint donc, à partir de ce jour, un des plus grands 
citoyens des États-Unis, quelque chose comme le Washington de la science, 
et un trait, entre plusieurs, montrera jusqu'où allait cette inféodation 
subite d'un peuple à un homme. 

Quelques jours après la fameuse séance du Gun-Glub, le directeur d'une 
troupe anglaise annonça au théâtre de Baltimore la représentation de 
« Much ado abolit nothing ^ » Mais la population de la ville, voyant dans 
ce titre une allusion blessante aux projets du président Barbicane, envahit 
\a salle, brisa les banquettes et obligea le malheureux directeur à changer 
ion affiche. Celui-ci, en homme d'esprit, s'inclinant devant la volonté 
publique, remplaça la malencontreuse comédie par « ^45 yoii like it*, » 
et pendant plusieurs semaines^ il fit des recettes phénoménales. 

1 . Arme de poche faite d'une baleine flexible et d'une boule de métal. 

2. Beaucoup de bruit pour rien, une des comédies de Shakspeare. 

3. Comme il vous plaira, de Sliakspeare. 



20 DE LA TERRE A LA LUNE. 



CHAPITRE IV 

REPONSE DE L'OBSERVATOIRE DE CAMBRIDGE. 

Cependant Barbicane ne perdit pas un instant au milieu des ovations 
dont il était l'objet. Son premier soin fut de réunir ses collègues dans les 
bureaux du Gun-Glub. Là, après discussion, on convint de consulter les 
nstror.omes sur la partie astronomique de l'entreprise; leur réponse une 
lois connue, on discuterait alors les moyens mécaniques, et rien ne serait 
négligé pour assurer le succès de cette grande expérience. 

Une note très-précise, contenant des questions spéciales, fut donc rédi- 
gée et adressée à l'Observatoire de Cambridge, dans le Massachussets. Cette 
ville, où fut fondée la première Université des États-Unis, est justement 
célèbre par son bureau astronomique. Là se trouvent réunis des savants 
du plus haut mérite; là fonctionne la puissante lunette qui permit à 
Bond de résoudre la nébuleuse d'Andromède et à Clarke de découvrir 
le satellite de Sirius. Cet établissement célèbre justifiait donc à tous les 
litres la confiance du Gun-Club. 

Aussi, deux jours après, sa réponse, si impatiemment attendue, arrivait 
entre les mains du président Barbicane. 

Elle était conçue en ces termes : 

Le Directeur de ï Observatoire de Cambridge au Président du Gun-Club, 
à Baltimore. 

Cambridge, 7 octobre. 

« Au reçu de votre honorée du 6 courant, adressée à l'Observatoire de 
a Cambridge au nom des membres du Gun-Club de Baltimore, notre 
o bureau s'est immédiatement réuni, et il a jugé à propos' de répondre 
« comme suit : 

« Les questions qui lui ont été posées sont celles-ci : 

« 1° Est-il possible d'envoyer un projectile dans la Lune? 

a 2" Quelle est la distance exacte qui sépare la Terre de son satellite? 

« 3° Quelle sera la durée du trajet du projectile auquel aura été im- 
« primée une vitesse initiale suffisante, et par conséquent, à quel moment 
« devra-t-onle lancer pour qu'il rencontre la Lune en un point déterminé? 

c( 4° A quel moment précis la Lune se présentera-t-elle dans la positioii 
n la plus favorable pour être atteinte par le projectile? 

t. Ilv a dans le texte le mot expédient, qui est absolument intraduisible en français. 



RÉPONSE DE L'OBSERVATOIRE DE CAMBRIDGE. 21 

« S" Quel point du ciel devra-t-on viser avec le canon destiné à lancer 
« le projectile? 

« G° Quelle place la Lune occupera-t-elle dans le ciel au moment où 
« partira le projectile? 

« Sur la première question : — Est-il possible d'envoyer un projectile 
(( dans la Lune? 

« Oui, il est possible d'envoyer un projectile dans la Lune, si l'on par- 
« vient à animer ce projectile d'une vitesse initiale de douze mille yards 
« par seconde. Le calcul démontre que cette vitesse est suffisante. A me- 
« sure que l'on s'éloigne de la Terre, l'action de la pesanteur diminue en 
« raison inverse du carré des distances, c'est-à-dire que, pour une distance 
« trois fois plus grande, cette action est neuf fois moins forte. En consé- 
« quence, la pesanteur du boulet décroîtra rapidement, et finira par 
« s'annuler complètement au moment où l'attraction de la Lune fera équi- 
« libre à celle de la Terre, c'est-à-dire aux quarante-sept cinquante- 
« deuxièmes du trajet. En ce moment le projectile ne pèsera plus, et, s'il 
« franchit ce point, il tombera sur la Lune par l'effet seul de l'attraction 
<( lunaire. La possibilité théorique de l'expérience est donc absolument 
« démontrée; quant à sa réussite, elle dépend uniquement de la puissance 
« de l'engin employé. 

(( Sur la deuxième question : — Quelle est la distance exacte qui sépare 
(f. la Terre de son satellite ? 

« La Lune ne décrit pas autour de la Terre une circonférence, mais bien 
« une ellipse dont notre globe occupe l'un des foyers; de là cette consé- 
« quence que la Lune se trouve tantôt plus rapprochée de la Terre, et tan- 
ce tôt plus éloignée ou, en termes astronomiques, tantôt dans son apogée, 
« tantôt dans son périgée. Or, ladifierence entre sa plus grande et sa plus 
« petite distance est assez considérable, dans l'espèce, pour qu'on ne doive 
« pas la négliger. En effet, dans son apogée, la Lune est à deux cent 
« quarante-sept mille cinq cent cinquante-deux milles ( — 99,640 lieues 
« de 4 kilomètres), et dans son périgée à deux cent dix-huit mille six cent 
c( cinquante-sept milles seulement ( — 88,010 lieues), ce qui fait une dif- 
«férence de vingt-huit mille huit cent quatre-vingt-quinze milles 
« ( — 11,630 lieues), ou plus du neuvième du parcours. C'est donc la dis- 
« tance périgéenne de la Lune qui doit servir de base aux calculs. 

« Sur la troisième question : — Quelle sera la durée du trajet du pro- 
« jectile auquel aura été imprimée une vitesse initiale suffisante, et, par 
« conséquent, à quel moment devra-t-on le lancer pour qu'il rencontre la 
c< Lune en un point déterminé? 

a Si le boulet conservait indéfiniment la vitesse initiale de douze mille 



22 DE LA TERRE A LA LUNE. 

« yards par seconde qui lui aura été imprimée à son départ, il ne mettrait 
« que neuf heures environ à se rendre à sa destination ; mais comme cette 
« vitesse initiale ira continuellement en décroissant, il se trouve, tout 
« calcul fait, que le projectile emploiera trois cent mille secondes, soit 
« quatre-vingt-trois heures et vingt minutes pour atteindre le point où les 
« attractions terrestre et lunaire se font équilibre, et de ce point il tom- 
« bera sur la Lune en cinquante mille secondes^ ou treize heures cin- 
« quante-trois minutes et vingt secondes. Il conviendra donc de le lancer 
« quatre-"vingt-dix-sept heures treize minutes et vingt secondes avant l'ar- 
« rivée de la Lune au point visé. 

« Sur la quatrième question : — A quel moment précis la Lune se pré- 
« sentera-t-elle dans la position la plus favorable pour être atteinte par le 
« projectile? 

« D'après ce qui vient d'être dit ci-dessus, il faut d'abord choisir l'époque 
« où la Lune sera dans son périgée, et en même temps le moment où elle 
« passera au zénith, ce qui diminuera encore le parcours d'une distance 
« égale au rayon terrestre, soit trois mille neuf cent dix-neuf milles ; de 
« telle sorte que le trajet définitif sera de deux cent quatorze mille neuf 
« cent soixante-seize milles ( — 86,410 lieues). Mais, si chaque mois la Lune 
« passe à son périgée, elle ne se trouve pas toujours au zénith à ce mo- 
« ment. Elle ne se présente dans ces deux conditions qu'à de longs inter- 
« valles. Il faudra donc attendre la coïncidence du passage au périgée et 
« au zénith. Or, par une heureuse circonstance, le 4 décembre de l'année 
« prochaine, la Lune offrira ces deux conditions : à minuit, elle sera dans 
« son périgée, c'est-à-dire à sa plus courte distance de la Terre, et elle 
(( passera en même temps au zénith. 

« Sur la cinquième question : — Quel point du ciel devra-t-on viser 
« avec le canon destiné à lancer le projectile? 

« Les observations précédentes étant admises, le canon devra être bra- 
« que sur le zénith * du lieu ; de la sorte, le tir sera perpendiculaire au 
« plan de l'horizon, et le projectile se dérobera plus rapidement aux effets 
« de l'attraction terrestre. Mais, pour que la Lune monte au zénith d'un 
« lieu, il faut que ce lieu ne soit pas plus haut en latitude que la décli- 
« naison de cet astre, autrement dit, qu'il soit compris entre 0» et 28° de 
« latitude nord ou sud *. En tout autre endroit, le tir devrait être né- 
« cessairement oblique, ce qui nuirait à la réussite de l'expérience. 



1 . Le zénith est le point du ciel situé verticalement au-dessus de la tête d'un observateur. 

2. Il n'y a en effet que les régions du globe comprises entie l'équateur et le vingt-huitième parallèle, dans 
lesquelles la culniinalion de la Lune ramène au zénith; au-delà du 28" degré, la Lune s'approche d'autant 
Hiouis du zénith que l'on s'avance vers les pôle'' 



REPONSE DE L'OBSERVATOIRE DE CAMBRIDGE. 23 

« Sur la sixième question : — Quelle place la Lune occupera-t-elle dans 
« le ciel au moment où partira le projectile? 

« Au moment où le projectile sera lancé dans l'espace, la Lune, qui 
(( avance chaque jour de treize degrés dix minutes et trente-cinq secondes, 
« devra se trouver éloignée du point zénithal de quatre fois ce nombre, 
« soit cinquante-deux degrés quarante-deux minutes et vingt secondes, 
u espace qui correspond au chemin qu'elle fera pendant la durée du par- 
te cours du projectile. Mais comme il faut également tenir compte de la 
« déviation que fera éprouver au boulet le mouvement de rotation de la 
« terre, et comme le boulet n'arrivera à la Lune qu'après avoir dévié 
« d'une distance égale à seize rayons terrestres, qui, comptés sur l'orbite 
« de la Lune, font environ onze degrés, on doit ajouter ces onze degrés 
« à ceux qui expriment le retard de la Lune déjà mentionné, soit soixante- 
« quatre degrés en chiffres ronds. Ainsi donc, au moment du tir, le rayon 
« visuel mené à la Lune fera avec la verticale du lieu un angle desoixante- 
« quatre degrés. 

« Telles sont les réponses aux questions posées à l'Observatoire de Cam- 
« bridge par les membres du Gun-Club. 

c( En résumé : 

K 1° Le canon devra être établi dans un pays situé entre 0° et 28° de 
« latitude nord ou sud. 

« 2° 11 devra être braqué sur le zénith du lieu. 

« 3 " Le projectile devra être animé d'une vitesse initiale de douze mille 
« yards par seconde. 

« 4° Il devra être lancé le i*' décembre de l'année prochaine, à onze 
« heures, moins treize minutes et vingt secondes. 

« 5" Il rencontrera la Lune quatre jours après son départ, le 4 décembre 
« à minuit précis, au moment où elle passera au zénith. 

« Les membres du Gun-Club doivent donc commencer sans retard les 
«travaux nécessités par une pareille entreprise et être prêts à opérer au 
« moment déterminé, car, s'ils laissaient passer cette date du 4 décembre 
« ils ne retrouveraient la Lune dans les mêmes conditions de périgée et 
c< de zénith que dix- huit ans et onze jours après. 

« Le bureau de l'Observatoire de Cambridge se met entièrement à leur 
« disposition pour les questions d'astronomie théorique, et il joint par la 
« présente ses félicitations à celles de l'Amérique tout entière. 
« Pour le bureau ; 

J.-M. Belfast, 
■ Directeur de l'Observatoire de Cambridge. » 



DE LA TERRE A LA LUNE. 




^^ 




L'Jbscrvatoire de Cambridge (p. 20). 



CHAPITRE V 



LE ROMAN DE LA LUNE. 



Un observateur doué d'ane vue infiniment pénétrante, et placé à ce cew- 
tre inconnu autour duquel gravite le monde, aurait vu des myriad*-- 
d atomes remplir l'espace à l'époque chaotique de l'univers. Mais p'ii i 
peu avec les siècles, un changement se produisit; une loi d'altivcliuii ac 



LE ROMAN DE LA LUNE. 



25 



iA LUINE 




Les niouvcîr.ents de tran-lution de la Lune (p. 27). 



manifesta, à laquelle obéirent les atomes errants jusqu'alors; ces atomes 
se combinèrent chimiquement suivant leurs affinités, se tirent molécules 
et formèrent ces amas nébuleux dont sont parsemé s les profondeurs du 
ciel. 

Ces amas furent aussitôt animés d'un mouvement de rotation autour 
de leur point central. Ce centre, formé de molécules vagues, se pri! d 
tourner sur lui-même en se condensant progressivement; d'ailleurs, 
suivant des lois immuables de la mécanique, à mesure que son volume 
diminuait par la condensation, son mouvement de rotation s'accélérait, et 
ces deux effets persistant, il en résulta une étoile principale, centre de 
l'amas nébuleux. 



26 DE LA TERRE A LA LUNE. 

Ea regardant attentivement, l'observateur eût alors vu les autres molé- 
cules de l'amas se comporter comme l'étoile centrale, se condenser à sa 
f;içon par un mouvement de rotation progressivement accéléré, et graviter 
autour d'elle sous forme d'étoiles innombrables. La nébuleuse, dont les 
astronomes comptent près de cinq mille actuellement, était formée. 

Parmi ces cinq mille nébuleuses, il en est une que les hommes ont 
nommée la Voie lactée *, et qui renferme dix-huit millions d'éloiles, dont 
chacune est devenue le centre d'un monde solaire. 

Si l'observateur eût alors spécialement examiné entre ces dix -huit mil- 
lions d'astres l'un des plus modestes et des moins brillants % une étoile de 
quatrième ordre, celle qui s'appelle orgueilleusement le Soleil, tous les 
phénomènes auxquels est due la formation de l'univers se seraient suc- 
cessivement accomplis à ses yeux. 

En effet, ce Soleil, encore à l'état gazeux et composé de molécules mo- 
biles, il l'eût aperçu tournant sur son axe pour achever son travail de 
concentration. Ce mouvement, fidèle aux lois de la mécanique, se fût 
accéléré avec la diminution de vokmie, et un moment serait arrivé où la 
force centrifuge l'aurait emporté sur la force centripète, qui tend à re- 
pousser les molécules vers le centre. 

Alors un autre phénomène se serait passé devant les yeux de l'obser- 
vateur, et les molécules situées dans le plan de l'éqnateur, s'échappant 
comme la pierre d'une fronde dont la corde vient à se briser subitement, 
auraient été former autour du Soleil plusieurs anneaux concentriques sem- 
blables à celui de Saturne. A leur tour, ces anneaux de matière cos- 
mique, pris d'un mouvement de rotation autour de la masse centrale, se 
seraient btisés et décomposés en nébulosités secondaires, c'est-à-dire en 
planètes. 

Si l'observateur eût alors concentré toute son attention sur ces pla- 
nètes, il les aurait vu se comporter exactement comme le Soleil et don- 
ner naissance à un ou plusieurs anneaux cosmiques, origines de ces astres 
d'ordre inférieur qu'on appelle satellites. 

Ainsi donc, en remontant de l'atome à la molécule, de la molécule à 
l'amas nébuleux, de l'amas nébuleux à la nébuleuse , de la nébuleuse à 
l'étoile principale, de l'étoile principale au Soleil, du Soleil à la planète, 
et de la planète au satellite, on a toute la série des transformations subiee 
par les corps célestes depuis les premiers jours du monde. 

Le Soleil semble perdu dans les immensités du monde stellaire, et 



1. Du mot grec faUxToç, qui signifie lait. 

2. Le diamètre de Sirius, suivant Wollaston, doit égaler douze fois celui du Soleil, soit 4,300,000 heues. 



LE ROMAN DE LA LUNE. 27 

cependant il est rattaché, par les théories actuelles de la science, à la né- 
buleuse de la Voie lactée. Centre d'un monde, et si petit qu'il paraisse au 
milieu des régions éthérées, il est cependant énorme, car sa grosseur est 
quatorze cent mille fois celle de la Terre. Autour de lui gravitent huit 
planètes, sorties de ses entrailles mêmes aux premiers temps de la 
création. Ce sont, en allant du plus proche de ces astres au plus éloigné. 
Mercure, Vénus, la Terre, Mars, Jupiter, Saturne, Uranus et Neptune. 
De plus, entre Mars et Jupiter circulent régulièrement d'autres corps moins 
considérables, peut-être les débris errants d'un astre brisé en plusieurs 
milliers de morceaux, dont le télescope a reconnu quatre-vingt-dix- 
sept jusqu'à ce jour *. 

De ces serviteurs que le Soleil maintient dans leur orbite elliptique par 
la grande loi de la gravitation, quelques-uns possèdent à leur tour des 
satellites. Uranus en a huit, Saturne huit, Jupiter quatre, Neptune trois 
peut-être, la Terre un ; ce dernier, l'un des moins importants du monde 
solaire, s'appelle la Lune, et c'est lui que le génie audacieux des Améri- 
cains prétendait conquérir. 

L'astre des nuits, par sa proximité relative et le spectacle rapidement 
renouvelé de ses phases diverses, a tout d'abord partagé avec le Soleil 
l'attention des habitants de la Terre ; mais le Soleil est fatigant au re- 
gard, et les splendeurs de sa lumière obligent ses contemplateurs à bais- 
ser les yeux. 

La blonde Phœbé, plus humaine au contraire, se laisse complaisamment 
voir dans sa grâce modeste ; elle est douce à l'œil, peu ambitieuse, et 
cependant, elle se permet parfois d'écHpser son frère, le radieux Apollon, 
sans jamais être éclipsée par lui. Les mahométans ont compris la recon- 
naissance qu'ils devaient à cette fidèle amie de la Terre, et ils ont réglé 
leurs mois sur sa révolution ®. 

Les premiers peuples vouèrent un culte particulier à cette chaste 
déesse. Les Égyptiens l'appelaient Isis, les Phéniciens la nommaient As- 
tarté ; les Grecs l'adorèrent sous le nom de Phœbé, fille de Latone et de 
Jupiter, et ils expliquaient ses éclipses par les visites mystérieuses de 
Diane au bel Endymion. A en croire la légende mythologique, le lion de 
Némée parcourut les campagnes de la Lune avant son apparition sur la 
Terre, et le poëte Agésianax, cité par Plutarque, célébra dans ses vers 
ces doux yeux, ce nez charmant et celte bouche aimablei, formés par les 
parties lumineuses de l'adorable Séléné. 

1. Quelques-uns de ces astéroïdes sont assez petits pour qu'on puisse en faire le tour dans l'espace d'une 
seule journée en m.ucliant au pas gymnastique. 

2. Vingt-neuf jours et demi environ. 



28 DE LA TERRE A LA LUNE. 

Mais si les anciens comprirent bien le caractère, le tempérament, en 
an mot, les qualités morales de la Lune au point de vue mythologique, 
les plus savants d'entre eux demeurèrent fort ignorants en sélénogra- 
phie. 

Cependant, plusieurs astronomes des époques reculées découvrirent cer- 
taines particularités confirmées aujourd'hui par la science. Si les Arca 
diens prétendirent avoir habité la Terre à une époque où la Lune n'exis- 
tait pas encore, si Simplicius la crut immobile et attachée à la voûte de 
cristal, si Tatius la regarda comme un fragment détaché du disque so- 
laiie, si Cléarque, le disciple d'Aristote, en fit un miroir poli sur lequel 
se réfléchissaient les images de FOcéan, si d'autres enfin ne virent en elle 
qu'un amas de vapeurs exhalées par la Terre, ou un globe moitié feu, 
moitié glace, qui tournait sur lui-même, quelques savants, au moyen 
d'observations sagaces, à défaut d'instruments d'optique, soupçonnèrent 
la plupart des lois qui régissent l'astre des nuits. 

Ainsi Thaïes de Milet, 460 ans avant J.-C, émit l'opinion que la Lune 
était éclairée par le Soleil. Aristarque de Samos donna la véritable expli- 
cation de ses phases. Cléomène enseigna qu'elle brillait d'une lumière ré- 
fléchie. Le Chaldéen Bérose découvrit que la durée de son mouvement 
de rotation était égale à celle de son mouvement de révolution, et il ex- 
pliqua de la sorte le fait que la Lune présente toujours la même face. 
Enfin Ilipparque, deux siècles avant l'ère chrétienne, reconnut quelques 
inégalités dans les mouvements apparents du satellite de la Terre. 

Ces diverses observations se confirmèrent par la suite et profitèrent aux 
nouveaux astronomes. Ptolémée, au deuxième siècle, l'Arabe Aboul- 
Wéfa, au dixième, complétèrent les remarques d'Hipparque sur les iné- 
galités que subit la Lune en suivant la ligne ondulée de son orbite sous 
l'action du Soleil. Puis Copernic •, au quinzième siècle, et Tycho Brahé, 
au seizième, exposèrent complètement le système du monde et le rôle 
que joue la Lune dans l'ensemble des corps célestes. 

A cette époque, ses mouvements étaient à peu près déterminés ; mais 
de sa constitution physique on savait peu de chose. Ce fut alors que Ga- 
lilée expliqua les phénomènes de lumière produits dans certaines phases 
par l'existence de montagnts auxquelles il donna une hauteur moyenne 
de quatre mille cinq cents toises. 

Après lui, Hévelius, un astronome de Danizig, rabaissa les plus hautes 
altitudes à deux mille six cents toises; mais son confrère Riccioli les tf^..- 
porta à sept mille. 

1. Voir Les Fondateurs de l'Astronomie moderne, ua livre admirable de M. J. Bertrand, de l'Iûstitul, 



LE ROMAN DE LA LUNE. 29 

llerschell, à la fin du dix-huitième siècle, armé d'un puissant télescope, 
réduisit singulièrement les mesures précédentes. Il donna dix-neuf cents 
toises aux montagnes les plus élevées, et ramena la moyenne des dilîé- 
rentes hauteurs à quatre cents toises seulement. Mais Herschell se trom- 
pait encore, et il fallut les observations de Shrœter, Louville, Halley, 
Nasmyth, Bianchini, Pastorf, Lohrman, Gruithuysen, et surtout les pa- 
tientes études de MM. Béer et Mœdeler, pour résoudre définitivement la 
question. Grâce à ces savants, l'élévation des montagnes de la Lune est 
parfaitement connue aujourd'hui. MM. Béer et Mœdeler ont mesuré dix- 
neuf cent cinq hauteurs, dont six sont au-dessus de deux mille six cents 
toises, et vingt-deux au-dessus de deux mille quatre cents*. Leur plus 
haut sommet domine de trois mille huit cent et une toises la surface du 
disque lunaire. 

En même temps, la reconnaissance de la Lune se complétait; cet astre 
apparaissait criblé de cratères, et sa nature essentiellement volcanique 
s'affirmait à chaque observation. Du défaut de réfraction dans les rayons 
des planètes occultées par elle on conclut que l'atmosphère devait presque 
absolument lui manquer. Cette absence d'air entraînait l'absence d'eau. Il 
devenait donc manifeste que les Sélénites, pour vivre dans ces conditions, 
devaient avoir une organisation spéciale et différer singulièrement des 
habitants de la Terre. 

Enfin, grâce aux méthodes nouvelles, les instruments plus perfectionnés 
fouillèrent la Lune sans relâche, ne laissant pas un point de sa face inex- 
ploré, et cependant son diamètre mesure deux mille cent cinquante mil- 
les^, sa surface est la treizième partie delà surface du globe*, son volume 
la quarante-neuvième partie du volume du sphéroïde terrestre ; mais au- 
cun de ses secrets ne pouvait échapper à l'œil des astronomes, et ces ha- 
biles savants portèrent plus loin encore leurs prodigieuses observa- 
tions. 

Ainsi ils remarquèrent que, pendant la pleine Lune, le disque appa- 
raissait dans certaines parties rayé de lignes blanches, et pendant les 
phases, rayé de lignes noires. En étudiant avec une plus grande préci- 
sion, ils parvinrent à se rendre un compte exact de la nature de ces li- 
gnes. C'étaient des sillons longs et étroits, creusés entre des bords paral- 
lèles, aboutissant généralement aux contours des cratères ; ils avaient une 
longueur comprise entre dix et cent milles et une largeur de huit cents 
toises. Les astronomes les appelèrent des rainures, mais tout ce qu'ils su» 

1. La hauteur du mont Blanc au-dessus de la mer est de 4,813 mètres. 

2. Huit cent soixante-neuf lieues, c'est-à-dire un peu plus du quart du rayon terrestre. 

3. Trente-huit millions de kilomètres carrés. 



30 DE LA TERRE A LA LUNE. 

rent faire, ce fut de les nommer. ainsi. Quant à la question de savoir si ces 
rainures étaient des lits desséchés d'anciennes rivières ou non, ils ne pu- 
rent la résoudre d'une manière complète. Aussi les Américains espéraient 
bien déterminer, un jour ou l'autre, ce fait géologique. Ils se réservaient 
également de reconnaître cette série de remparts parallèles découverts à 
la surface de la Lune par Gruitliuysen, savant professeur de Munich, qui 
les considéra comme un système de fortifications élevées par les ingénieurs 
sélénites. Ces deux points, encore obscurs, et bien d'autres sans doute, 
ne pouvaient être définitivement réglés qu'après une communication di- 
recte avec la Lune. 

Quant à l'intensité de sa lumière, il n'y avait plus rien à apprendre à 
cet égard; on savait qu'elle est trois cent mille fois plus faible que celle du 
Soleil, et que sa chaleur n'a pas d'action appréciable sur les thermomètres ; 
quant au phénomène connu sous le nom de lumière cendrée, il s'explique 
naturellement par TefTet des rayons du Soleil renvoyés de la Terre à la 
Lune, et qui semblent compléter le disque lunaire, lorsque celui-ci se pré- 
sente sous la forme d'un croissant dans ses première et dernière phases. 

Tel était l'état des connaissances acquises sur le satellite de la Terre, 
que le Gun-Club se proposait de compléter à tous les points de vue, cos- 
mographiques, géologiques, politiques et moraux. 



CHAPITRE YI 



CE QU'IL N'EST PAS POSSIBLE D'IGNORER ET CE QU'IL N'EST PLUS 
PERMIS DE CROIRE DAN^ LES ÉTATS-UNIS. 



La proposition Barbicane avait eu pour résultat immédiat de remettre à 
l'ordre du jour tous les faits astronomiques relatifs à l'astre des nuits. Cha- 
cun se mit à l'étudier assidûment. Il semblait que la Lune apparût pour la 
première fois sur l'horizon et que personne ne l'eût encore entrevue dans 
les cieux. Elle devint à la mode; elle fut la lionne du jour sans en paraître 
moins modeste, et prit rang parmi les «étoiles» sans en montrer plus de 
fierté. Les journaux ravivèrent les vieilles anecdotes dans lesquelles ce 
«Soleil des loups» jouait un rôle; ils rappelèrent les influences que lui 
prêtait l'ignorance des premiers âges; ils le chantèrent sur tous lestons; 
un peu plus, ils eussent cité de ses bons mois; l'Amérique entière fut prise 
de sélénomanie. 

De leur côté, les revues scientifiques traitèrent plus spécialement les 



CE QU'IL N'EST PAS POSSIBLE D'IGNORER, ETC. 31 

questions qui louchaient à l'entreprise du Gun-Club ; la lettre de l'Obser- 
vatoire de Cambridge fut publiée par eux, commentée et approuvée sans 
j'éserve. 

Bref, il ne fut plus permis, même au moins lettré des Yankees, d'ignorer 
un seul des faits relatifs à son satellite, ni à la plus bornée des vieilles 
mistress d'admettre encore de superstitieuses erreurs à son endroit. La 
science leur ariivait sous toutes les formes; elle les pénétrait parles yeux 
et les oreilles; impossible d'être un âne... en astronomie. 

Jusqu'alors, bien des gens ignoraient comment on avait pu calculer la 
distance qui sépare la Lune de la Terre. On profita de la circonstance pour 
leur apprendre que cette distance s'obtenait par la mesure de la parallaxe 
de la Lune. Si le mot parallaxe semblait les étonner, on leur disait que 
c'était l'angle formé par deux lignes droites menées de chaque extrémité 
du rayon terrestre j asqu'àla Lune. Doutaient-ils de la perfection de cettemé- 
thode, on leur prouvait immédiatement que, non-seulement cette distance 
moyenne était bien de deux cent trente-quatre mille trois cent quarante- 
sept milles ( — 94,330 lieues), mais encore que les astronomes ne se trom- 
paient pas de soixante-dix milles ( — 30 lieues). 

A ceux qui n'étaient pas familiarisés avec les mouvements de la Lune, 
les journaux démontraient quotidiennement qu'elle possède deux mou- 
vements distincts, le premier dit de rotation sur un axe, le second dit de 
révolution autour de la Terre, s'accomplissant tous les deux dans un 
temps égal, soit vingt-sept jours et un tiers \ 

Le mouvement de rotation est celui qui crée le jour et la nuit à la sur- 
face de la Lune; seulement il n'y a qu'un jour, il n'y a qu'une nuit par 
mois lunaire, et ils durent chacun trois cent cinquante-quatre heures et 
un tiers. Mais, heureusement pour elle, la face tournée vers le globe ter- 
restre est éclairée par lui avec une intensité égale à la lumière de quatorze 
Lunes. Quant à l'autre face, toujours invisible, elle a naturellement trois 
cent cinquante-quatre heures d'une nuit absolue, tempérée seulement par 
cette « pâle clarté qui tombe des étoiles. » Ce phénomène est unique- 
ment dû à cette particularité que les mouvements de rotation et de révo- 
lution s'accomplissent dans un temps rigoureusement égal, phénomène 
commun, suivant Cassini et Herschell, aux satellites de Jupiter, et très- 
probablement à tous les autres satellites. 

Quelques esprits bien disposés, mais un peu rétifs, ne comprenaient pas 
tout d'abord que, si la Lune montrait invariablement la même face à la 



étoile. 



1. C'est la durée de la révolution sidérale, c'est-à-dire le temps que la Luue met à revenir à une Diênie 



32 DE LA TERRE A LA LUNE. 



PHASES DE LA LUNE 



SOI 



!Nc-a\'ello Luno 




Premier ^~^\ ljp\/^\il 1^^ Dernier 



350ctaiit 



■■ o ■■'■ 

Pleine Lune 

Vue de la Lune (p. 29), 

Terre pendant sa révolution, c'est que, dans le même laps de temps, elle 
faisait un tour sur elle-même. A ceux-là on disait : — « Allez dans votre 
salle à manger, et tournez autour de la table de manière à toujours en 
regarder le centre; quand votre promenade circulaire sera achevée, vous 
aurez fait un tour sur vous-même, puisque votre œil aura parcouru suc- 
cessivement tous les points de la salle. Eh bien! la salle, c'est le Ciel, la 
table, c'est la Terre, et la Lune, c'est vous! » — Et ils s'en allaient en- 
chantés de la comparaison. 

Ainsi donc, la Lune montre sans cesse la même face à la Terre; cepen- 
dant, pour être exact, il faut ajouter que, par suite d'un certain balance- 
ment du nord au sud et de l'ouest à l'est appelé «libration, » elle laisse aper- 



CE QU'IL iN'EST PAS PuSSIBLE D'IGNORER, ETC. 33 




Barliicaae prit la parole (p. 3Cv 



cevoir un peu plus de la moitié de son disque, soit les cinquante-sept 
centièmes environ. 

Lorsque les ignorants en savaient autant que le directeur de l'Obser- 
va ioire de Cambridge sur le mouvement de rotation de la Lune, ils s'in- 
quiétaient beaucoup de son mouvement de révolution autour de la Terre, 
et vingt revues scientifiques avaient vite fait de les instruire. Ils appre- 
naient alors que le firmament, avec son infinité d'étoiles, peut être con- 
sidéré comme un vaste cadran sur lequel la Lune se promène en indi- 
quant l'heure vraie à tous les habitants de la Terre; que c'est dans ce 
mouvement que l'astre des nuits présente ses différentes phases ; que la 
Lune est pleine, quand elle est en opposition avec le Soleil, c'est-à-dire 



34 DE LA TERRE A LA LUNE. 

lorsque les trois astres sont sur la même ligne, la Terre étant au milieu ; 
que la Lune est nouvelle quand elle est en conjonction avec le Soleil, 
c'est-à-dire lorsqu'elle se trouve entre la Terre et lui ; enfin que la Lune 
est dans son premier ou dans son dernier quartier, quand elle fait avec le 
Soleil et la Terre un angle droit dont elle occupe le sommet. 

Quelques Yankees perspicaces en déduisaient alors cette conséquence, 
que les éclipses ne pouvaient se produire qu'aux époques de conjonction 
ou d'opposition, et ils raisonnaient bien. En conjonction, la Lune peut 
éclipser le Soleil, tandis qu'en opposition, c'est la Terre qui peut l'éclipser 
à son tour, et si ces éclipses n'arrivent pas deux fois par lunaison, c'est 
parce que le plan suivant lequel se meut la Lune est incliné sur l'éclip- 
tique, autrement dit, sur le plan suivant lequel se meut la Terre. 

Quant à la hauteur que l'astre des nuits peut atteindre au-dessus de 
l'horizon, la lettre de l'Observatoire de Cambridge avait tout dit à cet 
égard. Chacun savait que cette hauteur varie suivant la latitude du lieu 
où on l'observe. Mais les seules zones du globe pour lesquelles la Lune 
passe au zénith, c'est-à-dire vient se placer directement au-dessus de la 
tête de ses contemplateurs, sont nécessairement comprises entre les vingt- 
huitièmes parallèles etl'équateur. De là cette recommandation importante 
de tenter l'expérience sur un point quelconque de cette partie du globe, 
afin que le projectile pût être lancé perpendiculairement et échapper 
ainsi plus vite à l'action de la pesanteur. C'était une condition essentielle 
pour le succès de l'entreprise, et elle ne laissait pas de préoccuper vive- 
ment l'opinion publique. 

Quant à la ligne suivie par la Lune dans sa révolution autour de la 
Terre, l'Observatoire de Cambridge avait suffisamment appris, même aux 
ignorants de tous les pays, que cette ligne est une courbe rentrante, non 
pas un cercle^ mais bien une ellipse, dont la Terre occupe un des foyers. 
Ces orbites elliptiques sont communes à toutes les planètes aussi bien qu'à 
tous les satellites, et la mécanique rationnelle prouve rigoureusement 
qu'il ne pouvait en être autrement. Il était bien entendu que la Lune dans 
son apogée se trouvait plus éloignée de la Terre, et plus rapprochée dans 
son périgée. 

Voilà donc ce que tout Américain savait bon gré mal gré, ce que per- 
sonne ne pouvait décemment ignorer. Mais si ces vrais principes se vul- 
garisèrent rapidement, beaucoup d'erreurs, certaines craintes illusoires, 
furent moins faciles à déraciner. 

Ainsi, quelques braves gens, par exemple, soutenaient que la Lune 
était une ancienne comète, laquelle, en parcourant son orbite allongée 
autour du Soleil, vint à passer près de la Terre et se trouva retenue dans 



CE QU'IL N'EST PAS POSSIBLE D'IGNORER, ETC. 3b 

son cercle d'attraction. Ces astronomes de salon prétendaient expliquer 
ainsi l'aspect brûlé de la Lune, malheur irréparable dont ils se prenaient 
à l'astre radieux. Seulement, quand on leur faisait observer que les co- 
mètes ont une atmosphère et que la Lune n'en a que peu ou pas, ils res- 
taient fort empêchés de répondre. 

D'autres, appartenant à la race des trembleurs, manifestaient certaines 
craintes à l'endroit de la Lune; ils avaient entendu dire que, depuis les 
observations faites au temps des Califes, son mouvement de révolution 
s'accélérait dans une certaine proportion; ils en déduisaient delà, fort 
logiquement d'ailleurs, qu'à une accélération de mouvement devait cor- 
respondre une diminution dans la distance des deux astres, et que, ce 
double effet se prolongeant à l'infini, la Lune finirait un jour par tomber 
sur la Terre. Cependant, ils durent se rassurer et cesser de craindre pour 
les générations ft^tures, quand on leur apprit que, suivant les calculs de 
Laplace, un illustre mathématicien français, cette accélération de mou- 
vement se renferme dans des limites fort restreintes, et qu'une diminu- 
tion proportionnelle ne tardera pas à lui succéder. Ainsi donc, l'équilibre 
du monde solaire ne pouvait être dérangé dans les siècles à venir. 

Restait en dernier lieu la classe superstitieuse des ignorants ; ceux-là ne 
se contentent pas d'ignorer, ils savent ce qui n'est pas, et à propos de 
la Lune ils en savaient long. Les uns regardaient son disque comme un 
miroir poli au moyen duquel on pouvait se voir des divers points de la 
terre et se communiquer ses pensées. Les autres prétendaient que sur mille 
nouvelles Lunes observées, neuf cent cinquante avaient amené des chan- 
gements notables, tels que cataclysmes, révolutions, tremblements de 
terre, déluge, etc. ; ils croyaient donc à l'influence mystérieuse de l'astre 
des nuits sur les destinées humaines; ils le regardaient comme le «véri- 
table contre-poids» de l'existence; ils pensaient que chaque Sélénite était 
rattaché à chaque habitant de Igi Terre par un lien sympathique ; avec le 
docteur Mead, ils soutenaient que le système vital lui est entièrement 
soumis, prétendant, sans en démordre, que les garçons naissent surtout 
pendant la nouvelle Lune, et les filles pendant le dernier quartier, etc., 
etc. Mais enfin il fallut renoncer à ces vulgaires erreurs, revenir à la seule 
vérité, et si la Lune, dépouillée de son influence, perdit dans l'esprit de 
certains courtisans de tous les pouvoirs, si quelques dos lui furent tournés,! 
l'immense majorité se prononça pour elle. Quant aux Yankees, ilsn'eu-| 
rent plus d'autre ambition que de prendre possession de ce nouveau con- 
tinent des airs et d'arborer à son plus haut sommet le pavillon étoile des 
États-Unis d'Amérique. 



36 DE LA TERRE A LA LUNE. 



CHAPITRE VII 



L'HYMNE DU BOULET. 



L'Observatoire de Cambridge avait, dans sa mémorable lettre du 7 oc- 
tobre, traité la question au point de vue astronomique; il s'agissait désor- 
mais de la résoudre mécaniquement. C'est alors que les difficultés prati- 
ques eussent paru insurmontables en tout autre pays que l'Amérique. Ici 
ce ne fut qu'un jeu. 

Le président Barbicane avait, sans perdre de temps, nommé dans le 
sein duGun-Ciub un Comité d'exécution. Ce Comité devait en trois séances 
élucider les trois grandes questions du canon, du projectile et des pou- 
dres; il fut composé de quatre membres très-savants sur ces matières, 
Barbicane, avec voix prépondérante en cas de partage, le général Morgan, 
le major Elphiston, et enfin l'inévitable J.-T. Maston, auquel furent con- 
fiées les fonctions de secrétaire-rapporteur. 

Le 8 octobre, le Comité se réunit cbez le président Barbicane, 3, Répu- 
blican-slreet. Comme il était important que l'estomac ne vint pas troubler 
par ses cris une aussi sérieuse discussion, les quatre membres du Gun- 
Club prirent place aune table couverte de sandwiclies et de théières con- 
sidérables. Aussitôt J.-T. Maston vissa sa plume à son crochet de fer, et 
la séance commença. 

Barbicane prit la parole : 

« Mes chers collègues, dit-il, nous avons à résoudre un des plus impor- 
tants problèmes de la balistique, cette science par excellence, qui traite 
du mouvement des projectiles, c'est-à-dire des corps lancés dans l'espace 
par une force d'impulsion quelconque, puis abandonnés à eux-mêmes. 

—Oh ! la balistique ! la balistique ! s'écria J.-T. Maston d'une voie émue. 

— Peut-être eût-il paru plus logique, reprit Barbicane, de consacrer 
celte première séance à la discussion de l'engin... 

— En effet, répondit le général Morgan. 

— Cependant, reprit Barbicane, après mûres réflexions, il m'a semblé 
que la question du projectile devait primer celle du canon, et que les di- 
mensions de celui-ci devaient dépendre des dimensions de celui-là. 

— Je demande la parole,)) s'écria J.-T. Maston. 



L'HYMNE DU BOULET. 37 

La parole lui fut accordée avec l'empressement que méritait son passé 
magnifique. 

« Mes braves amis, dit-il d'un accent inspiré, notre président a raison 
de donner à la question du projectile le pas sur toutes les autres l Ce boulet 
que nous alloua lancer à la Lune, c'est notre messager, notre ambassadeur, 
et je vous demande la permission de le considérer à un point de vue pu- 
rement moral.» 

Cette façon nouvelle d'envisager un projectile piqua singulièrement la 
curiosité des membres du Comité; ils accordèrent donc la plus vive atten- 
tion aux paroles de J.-T. Maston. 

«Mes chers collègues, reprit ce dernier, je serai bref; je laisserai de 
côté le boulet physique, le boulet qui tue, pour n'envisager que le boulet 
mathématique, lebouletmoral.Lebouletest pour moi la plus éclatante ma- 
nifestation de la puissance humaine ; c'est en lui qu'elle se résume tout en- 
tière; c'est en le créant que l'homme s'est le plus rapproché du Créateur! 

— Très-bien! dit le major Elphiston. 

— En effet, s'écria l'orateur, si Dieu a fait les étoiles et les planètes, 
l'homme a fait le boulet, ce critérium des vitesses terrestres, cette réduc- 
tion des astres errants dans l'espace, et qui ne sont, à vrai dire, que des 
projectiles! A Dieu la vitesse de l'électricité, la vitesse de la lumière, la 
vitesse des étoiles, la vitesse des comètes, la vitesse des planètes, la vitesse 
des satellites, la vitesse du son, la vitesse du vent! Mais à nous la vitesse 
du boulet, cent fois supérieure à la vitesse des trains et des chevaux les 
plus rapides ! » 

J.-T. Maston était transporté; sa voix prenait des accents lyriques en 
chantant cet hymne sacré du boulet. 

(c Voulez-vous des chiffres? reprit-il, en voilà d'éloquents! Prenez sim- 
plement le modeste boulet de vingt-quatre * ; s'il court huit cent mille fois 
moins vite que l'électricité, six cent quarante mille fois moins vite que la 
lumière, soixante-seize fois moins vite que la Terre dans son mouvement 
de translation autour du Soleil, cependant, à sa sortie du canon, il dé- 
passe la rapidité du son^, il fait deux cents toises à la seconde, deux mille 
toises en dix secondes, quatorze milles à la minute ( — 6 lieues), huit cent 
quarante milles à l'heure ( — 3G0 heues), vingt mille cent milles par jour 
{ — 8,640 lieues), c'est-à-dire la vitesse des points de l'équateur dans le 
mouvement de rotation du globe, sept millions trois cent trente-six mille 
cinq cents milles par an (— 3,155,760 lieues). Il mettrait donc onze 

1. C'est-à-dire pesant vingt-quatre livres. 

2. Ainsi, quand on a entendu la détonation de la bouclie à feu, on ne peut plus être frappé par le boulet. 



38 DE LA TERRE A LA LUNE. 

jours à se rendre à la Lune, douze ans à parvenir au Soleil, trois cent 
soixante ans à atteindre Neptune aux limites du monde solaire. Voilà ce 
^ue ferait ce modeste boulet, l'ouvrage de nos mains! Que sera-ce donc 
^uand, vingtuplant cette vitesse, nous le lancerons avec une rapidité de 
5ept milles à la seconde ! Ah ! boulet superbe ! splendide projectile ! 
j'aime à penser que tu seras reçu là-haut avec les honneurs dus à un am- 
bassadeur terrestre ! » 

Des hurrahs accueillirent cette ronflante péroraison, et J.-T. Maston, 
tout ému, s'assit au milieu des félicitations de ses collègues. 

a Et maintenant, dit Barbicane, que nous avons fait une large part à la 
poésie, attaquons directement la question. 

— Nous sommes prêts, répondirent les membres du Comité en absor- 
bant chacun une demi-douzaine de sandwiches. 

— Vous savez quel est le problème à résoudre, reprit le président; il 
s'agit d'imprimer à un projectile une vitesse de douze mille yards par 
seconde. J'ai lieu de penser que nous y réussirons. Mais, en ce moment, 
examinons les vitesses obtenues jusqu'ici ; le général Morgan pourra nous 
édifier à cet égard. 

— D'autant plus facilement, répondit le général, que, pendant la guerre, 
j'étais membre de la commission d'expérience. Je vous dirai donc que les 
canons de cent de Dahlgreen, qui portaient à deux mille cinq cents toises, 
imprimaient à leur projectile une vitesse initiale de cinq cents yards à la 
seconde. 

— Bien. Et la Columbiad * Rodman? demanda le président. 

— La Columbiad Rodman, essayée au fort Hamilton, près de New- York, 
lançait un boulet pesant une demi-ionne à une distance de six milles, avec 
une vitesse de huit cents yards par seconde, résultat que n'ont jamais 
obtenu Armstrong et Palliser en Angleterre. 

— Oh ! les Anglais ! fit J.-T. IMaston en tournant vers l'horizon de l'est 
son redoutable crochet. 

— Ainsi donc, reprit Barbicane, ces huit cents yards seraient la vitesse 
maximum atteinte jusqu'ici? 

— Oui, répondit Morgan. 

—Je dirai, cependant, répliqiia J.-T. Maston, que si mon mortier n'eût 
pas éclaté.... 

—Oui, mais il a éclaté, répondit Barbicane avec un geste bienveillant. 
Prenons donc pour point de départ cette vitesse de huit cents yards. Il 
faudra la vingtupler. Aussi, réservant pour une autre séance la discussion 

1. Les Américains donnaient le nom de Columbiad à ces énormes engins de destruction. 



L'HYMNE DU BOULET. 39 



des moyens destinés à produire cette vitesse, j'appellerai votre attention, 
mes chers collègues, sur les dimensions qu'il convient de donner au boulet. 
Vous pensez bien qu'il ne s'agit plus ici de projectiles pesant au plus une 
demi-tonne! 

— Pourquoi pas? demanda le major. 

— Parce que ce boulet^ répondit vivement J.-T. Maslon, doit être assez 
gros pour attirer l'attention des habitants de la Lune, s'il en existe 
toutefois. 

—Oui, répondit Barbicane , et pour une autre raison plus importante 
encore . 

— Que voulez-vous dire, Barbicane? demanda le major. 

—Je veux dire qu'il ne suffit pas d'envoyer un projectile et de ne plus 
s'en occuper; il faut que nous le suivions pendant son parcours jusqu'au 
moment où'il atteindra le but. 

— Hein ! firent le général et le major, un peu surpris de la proposition. 

— Sans doute, reprit Barbicane en homme sur de lui, sans doute, ou 
notre expérience ne produira aucun résultat. 

—Mais alors, répliqua le major, vous allez donner à ce projectile des 
dimensions énormes? 

— Non. Veuillez bien m'écouter. Vous savez que les instruments d'op- 
tique ont acquis une grande perfection ; avec certains télescopes on est 
déjà parvenu à obtenir des grossissements de six mille fois, et à ramener 
la Lune à quarante milles environ ( — 16 lieues). Or, à cette distance, les 
objets ayant soixante pieds de côté sont parfaitement visibles. Si l'on n'a 
pas poussé plus loin la puissance de pénétration des télescopes, c'est que 
cette puissance ne s'exerce qu'au détriment de leur clarté, et la Lune, 
qui n'est qu'un miroir réfléchissant, n'envoie pas une lumière assez in- 
tense pour qu'on puisse porter les grossissements au-delà de cette limite. 

— Eh bien! que ferez- vous alors? demanda le général. Donnerez- vous 
à votre projectile un diamètre de soixante pieds? 

— Non pas I 

— Vous vous chargerez donc de rendre la Lune plus lumineuse? 

— Parfaitement. 

— Voilà qui est fort I s'écria J.-T. Maston. 

— Oui, fort simple, répondit Barbicane. En effet, si je parviens à di- 
minuer l'épaisseur de l'atmosphère que traverse la lumière de la Lune, 
n'aurai-je pas rendu cette lumière plus intense? 

— Évidemment. 

— Eh bien ! pour obtenir ce résultat, il me suffira d'établir un télescope 
sur quelque montagne élevée. Ce que nous ferons. 



40 



DE LA TERRE A LA LUiNE. 




La ColiiniLiad Rodmar (p. 38). 



— Je me rends, je me rends, répondit le major. Vous avez une façon de 
simplifier les choses L.. Et quel grossissement espérez- vous obtenir ainsi? 

— Un grossissement de quarante-huit mille fois, qui ramènera la Lune 
à cinq milles seulement, et pour être visibles, les objets n'auront plus 
besoin d'avoir que neuf pieds de diamètre. 

— Parfait! s'écria J.-T. Maston, notre projectile aura donc neuf pieds 
de diamètre ? 

— Précisément. 

— Permettez-moi de vous dire, cependant, reprit le major Elphiston, 
qu'il sera encore d'un poids tel que... 

— Oh! major, répondit Barbicane, avant de discuter son poids, lais- 



L'HYMNE DU BOULET. 



41 




Le canon de l'île ttc Malte (p. 4^). 



sez-moi vous dire que nos pères faisaient des merveilles en ce genre. 
Loin de moi la pensée de prétendre que la balistique n'ait pas progressé, 
mais il est bon de savoir que dès le moyen âge on obtenait des résultais 
surprenants, j'oserai ajouter, plus surprenants que les nôtres, 

— Par exemple ! répliqua Morgan. 

— Justifiez vos paroles, s'écria vivement J.-T. Maston. 

— Rien n'est plus facile, répondit Barbicane ; j'ai des exemples à l'ap- 
pui de ma proposition. Ainsi, au siège de Constantinople par Mahomet II, 
en 1543, on lança des boulets de pierre qui pesaient dix-neuf cents 
livres, et qui devaient être d'une belle taille. 

— Oh ! oh! fit le major, dix-neuf cents livres, c'es un gros chiffre! 



42 DE LA TERRE A LA LUNE. 

— A Malte, au temps des claevaliers, un certain canon du fort Saint- 
Elme lançait des projectiles pesant deux mille cinq cents livres. 

— Pas possible ! 

—Enfin , d'après un historien français , sous Louis XI , un mortier 
lançait une bc.mbe de cinq cents livres seulement; mais cette bombe, par- 
tie de la Bastille, un endroit où les fous enfermaient les sages, allait tom- 
ber à Charenton, un endroit où les sages enferment les fous. 

—Très-bien ! dit J.-T. Maston. 

—Depuis, qu'avons-nous vu, en somme? Les canons Armstrong lancer 
des boulets de cinq cents livres, et les Columbiads Rodman des projec- 
tiles d'une demi-tonne ! Il semble donc que, si les projectiles ont gagné 
en portée, ils ont plutôt perdu en pesanteur. Or, si nous tournons nc^ 
efforts de ce côté, nous devons arriver, avec le progrès de la science, à 
décupler le poids des boulets de Mahomet II et des chevaliers de Malte. 

— C'est évident, répondit le major, mais quel métal comptez-vous donc 
employer pour le projectile? 

—De la fonte de fer, tout simplement, dit le général Morgan. 

— Penh ! de la fonte ! s'écria J--T. Maston avec un profond dédain, 
e*est bien commun pour un boulet destiné à se rendre à la Lune. 

— N'exagérons pas, mon honorable ami, répondit Morgan; la fonte 
suffira. 

— Eh bien! alors, reprit le major Elphiston, puisque la pesanteur du 
boulet est proportionnelle à son volume, un boulet de fonte, mesurant 
neuf pieds de diamètre, sera encore d'un poids épouvantable ! 

—Oui, s'il est plein; non, s'il est creux, dit Barbicane. 

— Creux! ce sera donc un obus? 

— Où l'on pourra mettre des dépèches, réphqua J.-T. Maston, et des 
échantillons de nos productions terrestres ! 

— Oui, un obus, répondit Barbicane ; il le faut absolument ; un boulet 
plein de cent huit pouces pèserait plus de deux cent mille livres, poids 
évidemment trop considérable ; cependant, comme il faut conserver une 
certaine stabilité au projeclile, je propose de lui donner un poids de 
cinq mille livres. 

— Quelle sera donc l'épaisseur de ses parois ? demanda le major. 

— Si nous suivons la proportion réglementaire, reprit Morgan, un dia- 
mètre de cent huit pouces exigera des parois de deux pieds au moins. 

— Ce serait beaucoup trop, répondit Barbicane; remarquez-le bien, il 
ne s'agit pas ici d'un boulet destiné à percer des plaques ; il suffira donc 
de lui donner des parois assez fortes pour résister à la pression des gaz 
de la poudre. Voici donc le problème : quelle épaisseur doit avoir un 



L'HYMNE DU BOULET. 43 



obus en fonte de fer pour ne peser que vingt mille livres? Notre habile 
calculateur, le bralve Maston, va nous l'apprendre séance tenante. 

—Rien n'est plus facile, » répliqua l'honorable secrétaire du Comité. 

Et ce disant, il traça quelques formules algébriques sur le papier ; on 
vit apparaître sous sa plume des ir et des x élevés à la deuxième puis- 
sance. Il eut même l'air d'extraire, sans y toucher, une certaine racine 
cubique, et dit : 

« Les parois auront à peine deux pouces d'épaisseur. 

— Sera-ce suffisant? demanda le major d'un air de doute. 

— Non, répondit le président Barbicane, non, évidemment. 

— Eh bien! alors, que faire? reprit Elphiston d'un air assez embar- 
rassé. 

— Employer un autre métal que la fonte. 

— Du cuivre? dit Morgan. 

— Non, c'est encore trop lourde et j'ai mieux que cela à vous proposer. 

— Quoi donc? dit le major. 

— De l'aluminium, répondit Barbicane . 

—De l'aluminium ! s'écrièrent les trois collègues du président. 

— Sans doute, mes amis. Vous savez qu'un illustre chimiste français, 
Henry Sainte-Claire-De ville, est parvenu, en 1854, à obtenir l'aluminium 
en masse compacte. Or ce précieux métal a la blancheur de l'argent, l'i- 
naltérabilité de l'or, la ténacité du fer, la fusibilité du cuivre et la légè- 
reté du verre; il se travaille facilement, il est extrêmement répandu dans 
la nature, puisque l'alumine forme la base de la plupart des roches, il est 
trois fais plus léger que le fer, et il semble avoir été créé tout exprès 
pour nous fournir la matière de notre projectile ! 

— Hurrah pour l'aluminium! s'écria le secrétaire du Comité, toujours 
très-bruyant dans ses moments d'enthousiasme. 

— Mais, mon cher président, dit le major, est-ce que le prix de revient 
de l'aluminium n'est pas extrêmement élevé? 

— Il l'était, répondit Barbicane; aux premiers temps de sa découverte, 
la livre d'aluminium coûtait deux cent soixante à deux cent quatre-vingts 
dollars ( — environ 1,500 francs); puis elle est tombée à vingt-sept dol- 
lars (— 150 fr. ), et aujourd'hui enfin, elle vaut neuf dollars 
(—48 fr. 75 c.}. 

— Mais neuf dollars la livre, répliqua le major, qui ne se rendait pas 
facilement, c'est encore un prix énorme! 

— Sans doute, mon cher major, mais non pas inabordable. 

— Que pèsera donc le projectile? demanda Morgan. 

— Voici ce qui résulte de mes calculs, répondit Barbicane; un boulet 



DE LA TERRE A LA LUNE. 



de cent huit pouces de diamètre et de douze pouces ' d'épaisseur pèserait, 
s'il était en fonte de fer, soixante-sept mille quatre cent quarante livres; 
en fonte d'aluminium, son poids sera réduit à dix-neuf mille deux cent 
cinquante livres. 

— Parfait! s'écria Maston, voilà qui rentre dans notre programme. 

— Parfait! parfait! répliqua le major, mais ne savez-vous pas qu'à dix- 
ImitdoUars la livre, ce projectile coûtera... 

— Cent soixante-treize mille deux cent cinquante dollars (--928,437 fr. 
50 c. ), je le sais parfaitement; mais ne craignez rien, mes amis, l'argent 
ne fera pas défaut à notre entreprise, je vous en réponds. 

— Il pleuvra dans nos caisses, répliqua J.-T. Maston. 

— Eh bien! que pensez- vous de l'aluminium ! demanda le président. 

— Adopté, répondirent les trois membres du Comité. 

— Quant à la forme du boulet, reprit Barbicane, elle importe peu, 
puisque, l'atmosphère une fois dépassée, le projectile se trouvera dans le 
vide; je propose donc le boulet rond, qui tournera sur lui-même, si cela 
lui plaît, et se comportera à sa fantaisie. » 

Ainsi se termina la première séance du Comité; la question du projec- 
tile était définitivement résolue, et J.-T. Maston se réjouit fort à la pensée 
d'envoyer un boulet d'aluminium aux Sélénites, «ce qui leur donnerait 
une crâne idée des habitants de la Terre ! » 



CHAPITRE VIII 



HISTOIRE DU CANON. 



Les résolutions prises dans cette séance produisirent un grand effet au 
dehors. Quelques gens timorés s'effrayaient un peu à l'idée d'un boulet, 
pesant vingt mille livres, lancé à travers l'espace. On se demandait quel 
canon pourrait jamais transmettre une vitesse initiale suffisante à une pa- 
leiile masse. Le procès-verbal de la seconde séance du Comité devait ré- 
p:»T:LCÎre victorieusement à ces questions. 

Le lendemain soir, les quatre membres du Gun-Club s'attablaient de- 
vant de nouvelles montagnes de sandwiches et au bord d'un véritable 

1. Trente centimètres; le pouce américain vaJt 25 millimètres. 



HISTOIRE DU CANON. 45 

océan de thé. La discussion reprit aussitôt son cours, et cette fois, sans 
préambule. 

« Mes chers collègues, dit Barbicane, nous allons nous occuper de l'en- 
gin à construire, de sa longueur, de sa forme, de sa composition et de 
son poids. Il est probable que nous arriverons à lui donner des dimen- 
sions gigantesques; mais, si grandes que soient les difficultés, notre génie 
industriel en aura facilement raison. Veuillez donc m'écouter, et ne m'é- 
pargnez pas les objections à bout portant. Je ne les crains pas! » 

Un grognement approbateur accueillit cette déclaration. 

« N'oublions pas, reprit Barbicane, à quel point notre discussion nous 
a conduits hier; le problême se présente maintenant sous cette forme : 
imprimer une vitesse initiale de douze mille yards par seconde à un 
obus de cent huit pouces de diamètre et d'un poids de vingt mille 
livres. 

— Voilà bien le problème, en effet, répondit le major Elphiston. 

— Je continue, reprit Barbicane. Quand un projectile est lancé dans 
l'espace, que se passe-t-il? Il est sollicité par trois forces indépendantes, 
la résistance du milieu, l'attraction de la Terre et la force d'impulsion 
dont il pst animé. Examinons ces trois forces. La résistance du milieu, 
c'est-à-dire la résistance de l'air sera peu importante. En effet, l'atmo- 
sphère terrestre n'a que quarante milles ( — 16 lieues environ). Or, avec une 
rapidité de douze mille yards^, le projectile l'aura traversée en cinq se- 
condes, et ce temps est assez court pour que la résistance du milieu soit 
regardée comme insignifiante. Passons alors à l'attraction de la Terre, 
c'est-à-dire à la pesanteur de l'obus. Nous savons que cette pesanteur di- 
minuera en raison inverse du carré des distances; en effet, voici ce que la 
physique nous apprend : quand un corps abandonné à lui-même tombe à 
la surface, de la Terre, sa chute est de quinze pieds* dans la première se- 
conde, et si ce même corps était transporté à deux cent cinquante-sept 
mille cinq cent quarante-deux milles, autrement dit, à la distance où se 
trouve la Lune, sa chute serait réduite à une demi-ligne environ dans la 
première seconde. C'est presque l'immobilité. Il s'agit donc de vaincre 
progressivement cette action de la pesanteur. Comment y parviendrons- 
nous? Par la force d'impulsion. 

— Voilà la difficulté, répondit le major. 

— La voilà, en effet, reprit le président, mais nous en triompherons, 
car cette force d'impulsion qui nous est nécessaire résultera de la longueur 



t. Soit 4 met. 90 centimèt, dans la première seconde; à la distance où se trouve la Lune, la chute oe 
serait plus qne de 1 millim. 1/3, ou 590 millièmes du ligne. 



46 DE LA TERRE A LA LUNE. 

, de l'engin et de la quantité de poudre employée, celle-ci n'étant limitée 
que par la résistance dé celui-là. Occupons-nous donc aujourd'hui desdi- 
,mensions à donner au canon. Il est bien entendu que nous pouvons l'établir 
'dans des conditions de résistance pour ainsi dire infinie, puisqu'il n'est 
pas destiné à être manœuvré. 

— Tout ceci est évident, répondit le général. 

— Jusqu'ici, dit Barbicane, les canons les plus longs, nos énormes Go- 
lumbiads, n'ont pas dépassé vingt-cinq pieds en longueur; nous allons 
donc étonner bien des gens par les dimensions que nous serons forcés 
d'adopter. 

— Eh! sans doute, s'écria J.-T. Maston. Pour mon compte, je demande 
un canon long d'un demi-mille au moins ! 

— Un demi-mille! s'écrièrent le major et le général. 

— Oui! un demi-mille, et il sera encore trop court de moitié. 

— Allons, Maston, répondit Morgan, vous exagérez. 

— Non pas! répliqua le bouillant secrétaire, et je ne sais vraiment 
pourquoi vous me taxez d'exagération. 

—Parce que vous allez trop loin ! 

— Sachez, monsieur, répondit J.-T. Maston en prenant ses grands airs, 
sachez qu'un artilleur est comme un boulet, il ne peut jamais aller trop 
loin! » 

La discussion tournait aux personnalités, mais le président intervint. 

« Du calme, mes amis, et raisonnons; il faut évidemment un canon 
d'une grande volée, puisque la longueur de la pièce accroîtra la détente 
des gaz accumulés sous le projectile, mais il est inutile de dépasser cer- 
taines limites. 

— Parfaitement, dit le major. 

— rQuelles sont les règles usitées en pareil cas? Ordinairement la lon- 
gueur d'un canon est vingt à vingt-cinq fois le diamètre du boulet, et il 
pèse deux cent trente-cinq à deux cent quarante fois son poids. 

— Ce n'est pas assez, s'écria J.-T. Maston avec impétuosité. 

— J'en conviens, mon digne ami, et, en effet, en suivant cette propor- 
tion, pour un projectile large de neuf pieds pesant trente mille livres, 
l'engin n'aurait qu'une longueur de deux cent vingt-cinq pieds et un poids 
de sept millions deux cent mille livres. 

—C'est ridicule, répartit J.-T. Maston. Autant prendre un pistolet! 

Je le pense aussi , répondit Barbicane, c'est pourquoi je me propose 

de quadrupler cette longueur et de construire un canon de neuf cents 
pieds. y> 

Le général et le major firent quelques objections; mais néanmoins cette 



HISTOIRE DU CANON. 47 

proposition, vivement soutenue par le secrétaire du Gun-Club, fut défini- 
tivement adoptée. 

« Maintenant, dit Elphiston, quelle épaisseur donner à ses parois? 

— Une épaisseur de six pieds, répondit Barbicane. 

— Vous ne pensez sans doute pas à dresser une pareille masse sur un 
affût? demanda le major. ' 

— Ce serait pourtant superbe ! dit J.-T. Maston. 

— Mais impraticable, répondit Barbicane. Non, je songe à couler cet 
engin dans le sol même, à le fretter avec des cercles de fer forgé, et enfin 
à l'entourer d'un épais massif de maçonnerie à pierre et à chaux, de telle 
façon qu'il participe de toute la résistance du terrain environnant. Une fois 
la pièce fondue, l'âme sera soigneusement alésée et calibrée, de manière à 
empêcher le vent' du boulet; ainsi, il n'y aura aucune déperdition de gaz, 
et toute la force expansive de la poudre sera employée à l'impulsion. 

— Hurrah! hurrah! fit J.-T. Maston, nous tenons notre canon. 

— Pas encore ! répondit Barbicane en calmant de la main son impatient 
ami. 

—Et pourquoi? 

— Parce que nous n'avons pas discuté sa forme. Sera-ce un canon, un 
obusier ou un mortier? 

— Un canon, répliqua Morgan. 

— Un obusier, répartit le major. 

— Un mortier, » s'écria J.-T. Maston. 

Une nouvelle discussion assez vive allait s'engager, chacun préconi- 
sant son arme favorite, lorsque le président l'arrêta net. 

« Mes amis, dit-il, je vais vous mettre tous d'accord; notre Golumbiad 
tiendra de ces trois bouches à feu à la fois. Ce sera un canon, puisque la 
chambre de la poudre aura le même diamètre que l'âme. Ce sera un obu- 
sier, puisqu'il lancera un obus. Enfin ce sera un mortier, puisqu'il sera 
braqué sous un angle de quatre-vingt-dix degrés, et que, sans recul pos- 
sible, inébranlablement fixé au sol, il communiquera au projectile toute 
la puissance d'impulsion accumulée dans ses flancs. 

— Adopté, adopté, répondirent les membres du Comité. 

— Une simpleréflexion, dit Elphiston, ce can-obuso-mortiersera-t-ilrayé? 

—Non, répondit Barbicane, non; il nous faut une vitesse initiale 
énorme, et vous savez bien que le boulet sort moins rapidement des ca- 
nons rayés que des canons à âme lisse. 

— C'est juste. 

1 . C'est l'espace qui existe quelquefois entre le projectile et l'âme de la pièce. 



48 



DE LA TERRE A LA LUNE. 




Vue idéale du canon de J.-T. Maston (p. 16], 



Enfin, nous le tenons, cctie fois! r<^^péta J.-T. Masion. 

— Pas tout à fait encore, répliqua le président. 

— Et pourquoi? 

— Parce que nous ne savons pas encore de quel mêlai il sera fait. 

— Décidons-le sans retard. 

— J'allais vous le proposer. » 

Les quatre membres du Comité avalèrent chacun une douzaine de 
sandwiches suivis d'un bol de thé, et la discussion recommença. 

« Mes braves collègues, dit Barbicane, notre canon doit être d'une 
grande ténacité, d'une grande dureté, infusible à la chaleur, indissoluble 
et inoxydable à Faction corrosive des acides. 



HISTOIRE DU CANON. 



49 




Le moine Scliwartz inventanl la poudre (p. 51). 



— li n'y a pas de doute à cet égard, répondit le major, et comme il 
faudra employer une quantité considérable de métal, nous n'aurons pas 
l'embarras du choix, 

— Eh bien, alors, dit Morgan , je propose pour la fabrication de la 
Golumbiad le meilleur alliage connu jusqu'ici, c'est-à-dire cent parties de 
cuivre, douze parties d'étain et six parties de laiton. 

— Mes amis, répondit le président, j'avoue que cette composition a 
donné des résultats excellents; mais^ dans l'espèce, elle coûterait trop 
cher et serait d'un emploi fort difficile. Je pense donc qu'il faut adopter 
une matière excellente, mais à bas prix, telle que la fonte de fer. N'est-ce 
pas votre avis, major? 



50 DE LA TERRE A LA LUNE. 



—Parfaitement, répondit Elphiston. 

—En effet, reprit Barbicane, la fonte de fer coûte dix fois moins que le 
bronze, elle est facile à fondre, elle se coule simplement dans des moules 
de sable, elle est d'une manipulation rapide ; c'est donc à la fois écono- 
mie d'argent et de temps. D'ailleurs, cette matière est excellente, et je me 
rappelle que pendant la guerre, au siège d'Atlanta, des pièces en fonte 
ont tiré mille coups chacune de vingt minutes en vingt minutes, sans en 
avoir souffert. 

—Cependant, la fonte est très-cassante, répondit Morgan. 

—Oui, mais très-résistante aussi; d'ailleurs, nous n'éclaterons pas, je 
vous en réponds. 

— On peut éclater et être honnête, répliqua sentencieusement J. -T. Mas- 
ton. 

—Évidemment, répondit Barbicane.. Je vais donc prier notre digne se- 
crétaire de calculer le poids d'un canon de fonte long de neuf cents pieds, 
d'un diamètre intérieur de neuf pieds, avec parois de six pieds d'épais- 
seur. 

— A l'instant, » répondit J.-T. Maston. 

Et, ainsi qu'il avait fait la veille, it aligna ses formules avec une mer- 
veilleuse facilité, et dit au bout d'une minute : 

i< Ce canon pèsera soixante-huit mille quarante tonnes (—68,040,000 

kil.). 

— Et à deux cents la livre (—10 centimes), il coûtera?... 

-—Deux millions cinq cent dix mille sept cent un dollars ( — i 3,608,000 
francs). » 

J.-T. Maston, le major et le général regardèrent Barbicane d'un air 
inquiet. 

K Eh bien ! Messieurs, dit le président, je vous répéterai ce que je vous 
disais hier, soyez tranquilles, les millions ne nous manqueront pas ! » 

Sur cette assurance de son président, le Comité se sépara, après avoir 
remis au lendemain soir sa troisième séance. 



LA QUESTION DES POUDRES. 51 



CHAPITRE IX 



LA QUESTION DES POUDRES. 



Restait à traiter la question des poudres. Le public attendait avec an- 
xiété cette dernière décision. La grosseur du projectile, la longueur du 
canon étant données, quelle serait la quantité de poudre nécessaire pour 
produire l'impulsion? Cet agent terrible, dont l'homme a cependant maî- 
trisé les effets, allait être appelé à jouer son rôle dans des proportions 
inaccoutumées. 

On sait généralement et Ton répète volontiers que la poudre fut inventée 
au quatorzième siècle, par le moine Schwartz, qui paya de sa vie sa grande 
découverte. Mais il est à peu près prouvé maintenant que cette histoire 
doit être rangée parmi les légendes du moyen âge. La poudre n'a été in- 
ventée par personne; elle dérive directement des feux grégeois, composés 
comme elle de soufre et de salpêtre. Seulement, depuis cette époque, ces 
mélanges, qui n'étaient que des mélanges fusants, se sont transformés en 
mélanges détonants. 

Mais si les érudits savent parfaitement la fausse histoire de la poudre, 
peu de gens se rendent compte de sa puissance mécanique. Or c'est ce 
qu'il faut connaître pour comprendre l'importance de la question soumise 
au Comité. 

Ainsi un litre de poudre pèse environ deux livres (— 900 grammes )'; 
il produit en s'enflammant quatre cents litres de gaz ; ces gaz rendus li- 
bres, et sous l'action d'une température portée à deux mille quatre cents 
degrés, occupent l'espace de quatre mille litres. Donc le volume de la 
poudre est aux volumes des gaz produits par sa déflagration comme un 
est à quatre mille. Que l'on juge alors de l'effrayante poussée de ces gaz 
lorsqu'ils sont comprimés dans un espace quatre mille fois trop resserré. 

Voilà ce que savaient parfaitement les membres du Comité quand le 
lendemain ils entrèrent en séance. Barbicane donna la parole au major 
Elphiston, qui avait été directeur des poudres pendant la guerre. 

« Mes chers camarades, dit ce chimiste distingué, je vais commencer 
par des chiffres irrécusables qui nous serviront de base. Le boulet de 

1 . La livre américaine est de 453 gr. 



52 LE LA TERRE A LA LUNE. 

vingt-quatre, dont nous parlait avant-hier riionorable J. -T. Mabton en 
termes- si poétiques, n'est chassé de la bouche à feu que par seize livres de 
poudre seulement. 

— Vous êtes certain du chifTre? demanda Barbicane. 

— Absolument certain, répondit le major. Le canon Armstrong- n'en" 
ploie que soixante-quinze livres de poudre pour un projectile de huit cents 
livres, et la Columbiad Rodman ne dépense que cent soixante livres de 
poudre pour envoyer à six milles son boulet d'une demi-tonne. Ces faits 
ne peuvent être mis en doute, car je les ai relevés moi-même dans les pro- 
cès-verbaux du Comité d'artillerie. 

— Parfaitement, répondit le généraL 

— £h bien ! reprit le major, voici la conséquence à tirer de ces chiffres, 
c'est que la quantité de poudre n'augmente pas avec le poids du boulet : 
en effet, s'il fallait seize livres de poudre pour un boulet de vingt-quatre; 
en d'autres termes, si, dans les canons ordinaires, on emploie une quan- 
tité de poudre pesant les deux tiers du poids du projectile, cette propor- 
tionnalité n'est pas constante. Calculez, et vous verrez que, pour le boulet 
d'une demi-tonne, au lieu de trois cent trente-trois livres de poudre, cette 
quantité a été réduite à cent soixante livres seulement. 

— Où voulez-vous en venir? demanda le président. 

— Si vous poussez votre théorie à l'extrême, mon cher major, dit J.-T. 
Maston, vous arriverez à ceci, que, lorsque votre boulet sera suffisam- 
ment lourd, vous ne mettrez plus de poudre du tout. 

— Mon ami Maston est folâtre jusque dans les choses sérieuses, répliqua 
le major, mais qu'il se rassure ; je proposerai bientôt des quantités de 
poudre qui satisferont son amour-propre d'artilleur. Seulement je tiens à 
constater que, pendant la guerre, et pour les plus gros canons, le poids 
de la poudre a été réduit, après expérience, au dixième du poids du 
boulet. 

— Rien n'est plus exact, dit Morgan. Mais avant de décider la quantité 
de poudre nécessaire pour donner l'impulsion, je pense qu'il est bon de 
s'entendre sur sa nature. 

— Nous emploierons de la poudre à gros grains, répondit le major; sa 
déflagration est plus rapide que celle du pulvérin. 

— Sans doute, répliqua Morgan, mais elle est très-brisante et finit par 
altérer l'âme des pièces. 

— Bon ! ce qui est un inconvénient pour un canon destiné à faire un 
long service n'en est pas un pour notre Columbiad. Nous ne courons 
aucun danger d'explosion, et il faut que la poudre s'enflamme instantané- 
ment, afin que son effet mécanique soit complet. 



LA QUESTION DES POUDRES. 53 

— On pourrait, dit J.-T. Maston, percer plusieurs lumières, de façon à 
mettre le feu sur divers points à la fois. 

— Sans doute, répondit Elphiston, mais cela rendrait la manœuvre plus 
diificile. J'en reviens donc à ma poudre à gros grains, qui supprime ces 
difficultés. 

— Soit, répondit le général. 

— Pour charger sa Columbiad, reprit le major, Rodman employait une 
poudre à grains gios comme des châtaignes, faite avec du charbon de 
saule simplement torréfié dans des chaudières de fonte. Cette poudre était 
dure et luisante, ne laissait aucune trace sur la main, renfermait dans une 
grande proportion de l'hydrogène et de l'oxygène, déilagrait instantané- 
ment, et, quoique très-brisante, ne détériorait pas sensiblement les bou- 
ches à feu. 

— Eh bien ! il me semble, répondit J.-T. Maston, que nous n'avons pas à 
hésiter, et que notre choix est tout fait. 

— A moins que vous ne préfériez de la poudre d'or,» répliquale major en 
riant, ce qui lui valut un geste menaçantdu crochetdeson susceptible ami. 

Jusqu'alors Barbicane s'était tenu en dehors de la discussion. Il laissait 
parler, il écoutait. Il avait évidemment une idée. Aussi se contenta-t-il 
simplement de dire : 

(( Maintenant, mes amis, quelle quantité de poudre proposez-vous? » 

Les trois membres du Gun-Club s'entre-regardèrent un instant. 

« Deux cent mille livres, dit enfin Morgan. 

— Cinq cent mille, répliqua le major. 

— Huit cent mille livres, » s'écria J.-T. Maston. 

Cette fois, Elphiston n'osa pas taxer son collègue d'exagération. En 
effet, il s'agissait d'envoyer jusqu'à la Lune un projectile pesant vingt 
mille livres et de lui donner une force initiale de douze mille yards par 
seconde. Un moment de silence suivit donc la triple proposition faite par 
les trois collègues. 

Il fut enfin rompu par le président Barbicane. 

« Mes braves camarades, dit-il d'une voix tranquille, je pars de ce prin- 
cipe, que la résistance de notre canon construit dans les conditions vou- 
lues est illimitée. Je vais donc surprendre l'honorable J.-T. Maston en lui 
disant qu'il a été timide dans ses calculs, et je proposerai de doubler ses 
huit cent mille livres de poudre. 

— Seize cent mille livres? fit J.-T. Maston en sautant sur sa chaise. 

— Tout autant. 

— Mais alors il faudra en revenir à mon canon d'un demi-mille de lon- 
gueur. 



DE LA TERRE A LA LUNE. 



— C'est évident, dit le major. 

—Seize cent mille livres de poudre, reprit le secrétaire du Comité, oc- 
cuperont un espace de vingt-deux mille pieds cubes * environ ; or, comme 
votre canon n'a qu'une contenance de cinquante-quatre mille pieds cubes*, 
il sera à moitié rempli, et l'âme ne sera plus assez longue pour que la 
détente des gaz imprime au projectile une suffisante impulsion. » 

Il n'y avait rien à répondre, J.-T. Maston disait vrai. On regarda Bar- 
bicane. 

a Cependant, reprit le président, je tiens à cette quantité de poudre. 
Songez-y , seize cent mille livres de poudre donneront naissance à six 
milliards de litres de gaz. Six milliards! Yous entendez bien? 

— Mais alors comment faire? demanda le général. 

— C'est très-simple; il faut réduire cette énorme quantité de poudre, 
tout en lui conservant cette puissance mécanique. 

— Bon ! mais par quel moyen? 

—Je vais vous le dire, » répondit simplement Barbicane. 

Ses interlocuteurs le dévorèrent des yeux. 

« Rien n'est plus facile, en effet, reprit-il, que de ramener cette masse 
de poudre à un volume quatre fois moins considérable. Vous connaissez 
tous cette matière curieuse qui constitue les tissus élémentaires des végé- 
taux, et qu'on nomme cellulose. 

—Ah ! fit le major, je vous comprends, mon cher Barbicane. 

— Cette matière, dit le président, s'obtient à l'état de pureté parfaite 
dans divers corps, et surtout dans le coton, qui n'est autre chose que le 
poil des graines du cotonnier. Or le coton, combiné avec de l'acide azotique 
à froid, se transforme en une substance éminemment insoluble, éminem- 
ment combustible, éminemment explosible. Il y a quelques années, en i 832, 
un chimiste français, Braconnot, découvrit cette substance, qu'il appela 
xyloïdine. En 1838, un autre Français, Pelouze, en étudia les diverses pro- 
priétés, et enfin, en 1846, Shonbein, professeur de chimie à Bâle, la pro- 
posa comme poudre de guerre. Cette poudre, c'est le coton azotique... 

— Ou pyroxyle, répondit Elphiston, 

— Ou fulmi-coton, répliqua Motgan. 

—Il n'y a donc pas un nom d'Américain à mettre au bas de cette dé- 
couverte ? s'écria J.-ï. Maston poussé par un vif sentiment d'amour-propre 
national. 

— Pas urjp malheureusement, répondit le major. 



1 . Un peu moins de 800 met. cubes. 

2. Deux mille mètres cubes. 



LA QUESTION DES POUDRES. 55 



— Cependant, pour satisfaire Maston, reprit le président, je lui dirai que 
les travaux d'un de nos concitoyens peuvent être rattachés à l'étude de la 
cellulose, car le collodion, qui est un des principaux agents de la photo- 
graphie, est tout simplement du pyroxyle dissous dans de l'éther addi- 
tionné d'alcool, et il a été découvert par Maynard, alors étudiant en méde- 
cine à Boston. 

— Eh bien ! hurrah pour Maynard et pour le fulmi-coton ! s'écria h^. 
bruyant secrétaire du Gun-Club. 

—Je reviens au pyroxyle, reprit Barbicane. Vous connaissez ses pro- 
priétés, qui vont nous le rendre si précieux; il se prépare avec la plus 
grande facilité; du coton plongé dans de l'acide azotique fumant*, pen- 
dant quinze minutes, puis lavé à grande eau, puis séché, et voilà tout. 

— Rien de plus simple, en effet, dit Morgan. 

— De plus, le pyroxyle est inaltérable à l'humidité, qualité précieuse à 
nos yeux, puisqu'il faudra plusieurs jours pour charger le canon j son 
inflammabilité a lieu à cent soixante-dix degrés au lieu de deux cent 
quarante, et sa déflagration est si subite, qu'on peut l'enflammer sur de 
la poudre ordinaire, sans que celle-ci ait le temps de prendre feu. 

— Parfait, répondit le major. 

— Seulement il est plus coûteux. 

— Qu'importe? fit J.-T. M:;^ton. 

— Enfin il communique ^ax projectiles une vitesse quatre fois supé- 
rieure à celle delà poudre. J'ajouterai même que, si on y mêle les huit 
dixièmes de son poids de nitrate de potasse, sa puissance expansive est 
encore augmentée dans une grande proportion. 

— Sera-ce nécessaire? demanda le major. 

— Je ne le pense pas, répondit Barbicane. Ainsi donc, au lieu de seize 
cent mille livres de poudre, nous n'aurons que quatre cent mille livres de 
fulmi-coton, et, comme on peut sans danger comprimer cinq cents livres 
de coton dans vingt-sept pieds cubes, cette matière n'occupera qu'une 
hauteur de trente toises dans la Columbiad. De cette façon, le boulet 
aura plus de sept cents pieds d'âme à parcourir sous l'efi'ort de six 
milliards de litres de gaz, avant de prendre son vol vers l'astre des 
nuits ! » 

A cette période, J -T. Maston ne put contenir son émotion; il se jeta 
dans les bras de son ami avec la violence d'un projectile, et il l'aurait dé- 
foncé, si Barbicane n'eût été bâti à l'épreuve delà bombe. 

Cet incident termina la troisième séance du Comité. Barbicane et &es 

1. Ainsi nommé, parce que, au contact de l'air humide, il répand d'épaisses fumées blaEchâlres 



56 



DE LA TERUE A LA LUNE. 




Le capitaine Nichoil (p. 58). 

audacieux collègues, auxquels rien ne semblait impossible, venaient de 
résoudre la question si complexe du projectile, du canon et des poudres. 
Leur plan étant fait, il n'y avait qu'à l'exécuter. 

« Un simple détail, une bagatelle, » disait J.-T. Maston. 



Nota. — Dans cette discussion, le président Barbicane revendique pour l'un de ses compatriotes l'inven- 
tion du coUodion. C'est une erreur, n'en déplaise au brave J.-T. Maston, et elle vient de la similitude de 
deux noms. 

En 1847, Maynard, étudiant en médecine à Boston, a bien eu l'idée d'employer le coUodion au traite- 
ment des plaies, mais le coUodion était connu depuis 1846. C'est à un Français, un esprit très-distingué, 
un savant tout à la fois peintre, poëte, pliilosopiie, helléniste et chimiste, M. Louis Menard, que revient 
l'honneur de cette grande découverte.— J. V. 



UN ENNEMI SUR VINGT-CINQ MILLIONS D'AMIS. 57 



WÉf^^ 




Niclioll publia nombre de lettres (p. 60;, 



CHAPITRE X 



tJN ENNEMI SUR VINGT-CINQ MILLIONS D'AMIS. 



Le public américain trouvait un puissant intérêt dans les moindres dé- 
tails de l'entreprise du Gun-CIub. Il suivait jour par joyr les discussions 
du Comité. Les plus simples préparatifs de cette grande expérience, les 
cjuestions de chiffres qn'elle soulevait, les difficultés mécaniques à résoudre, 

8 



58 DE LA TERRE A LA LUNE. 

en un mot, «samise en train,» voilà ce qui le passionnait au plus haut degré. 

Plus d'un an allait s'écouler entre le commencement des travaux et 
leur achèvement; mais ce laps de temps ne devait pas être vide d'émo- 
tions; l'emplacement à choisir pour le forage, la construction du moule, 
la fonte de la Columbiad, son chargement très-périlleux, c'était là plus 
qu'il ne fallait pour exciter la curiosité publique. Le projectile, une fois 
lancé, échapperait aux regards en quelques dixièmes de secondes; puis 
ce qu'il deviendrait, comment il se comporterait dans l'espace, de quelle 
façon il atteindrait la Lune^ c'est ce qu'un petit nombre de privilégiés 
verraient seuls de leurs propres yeux. Ainsi donc, les préparatifs de 
l'expérience, les détails précis de l'exécution en constituaient alors le vé- 
ritable intérêt. 

Cependant l'attrait purement scientifique de l'entreprise fut tout d'un 
coup surexcité par un incident. 

On sait quelles nombreuses légions d'admirateurs et d'amis le projet 
Barbicane avait ralliées à son auteur. Pourtant, si honorable, si extraor- 
dinaire qu'elle fût, cette majorité ne devait pas être l'unanimité. Un seul 
homme, un seul dans tous les États de l'Union, protesta contre la tenta- 
tive du Gun-Glub; il l'attaqua avec violence, à chaque occasion, et la na- 
ture est ainsi faite, que Barbicane fut plus sensible à cette opposition d'un 
seul qu'aux applaudissements de tous les autres. 

Cependant il savait bien le motif de cette antipathie, d'où venait cette 
inimitié solitaire, pourquoi elle était personnelle et d'ancienne date, enfin 
dans quelle rivalité d'amour- propre elle avait pris naissance. 

Cet ennemi persévérant, le président du Gun-Club ne l'avait jamais vu. 
Heureusement, car la rencontre de ces deux hommes eût certainement 
entraîné de fâcheuses conséquences. Ce rival était un savant comme Bar- 
bicane, une nature fière, audacieuse, convaincue, violente, un pur Yankee. 
On le nommait le capitaine Nicholl. Il habitait Philadelphie. 

Personne n'ignore la lutte curieuse qui s'établit pendant la guerre fédé- 
rale entre le projectile et la cuirasse des navires blindés; celui-là destiné 
à percer celle-ci; celle-ci décidée à ne point se laisser percer. De là une 
transformation radicale de la marine dans les États des deux continents. 
Le boulet et la plaque luttèrent avec un acharnement sans exemple, l'un 
grossissant, l'autre s'épaississant dans une proportion constante. Les na- 
vires, armés de pièces formidables, marchaient au feu sous l'abri de leur 
invulnérable carapace. Les Merrimac, les Monitorj les liam-Tenesse, les 
Weckaiisen^ lançaient des projectiles énormes, après s'être cuirassés contre 

t. Navires de la marine aiuériçaino. 



UN ENNEMI SUR VINGT-CINQ MILLIONS D'AMIS. 59 



les projectiles des autres. Ils faisaient à autrui ce qu'ils ne voulaient pas 
qu'on leur fît, principe immoral sur lequel repose tout l'art de la guerre. 
Or, si Barbicane fut un grand fondeur de projectiles, Nicholl fut un 
grand forgeur de plaques. L'un fondait nuit et jour à Baltimore, et l'autre 
forgeait jour et nuit à Philadelphie. Chacun suivait un courant d'idées 
essentiellement opposé. 

Aussitôt que Barbicane inventait un nouveau boulet, Nicholl inventait 
une nouvelle plaque. Le président du Gun-Glub passait sa vie à percer des 
trous, le capitaine à l'en empêcher. De là une rivalité de tous les instants 
qui allait jusqu'aux personnes. Nicholl apparaissait dans les rêves de Bar- 
bicane sous la forme d'une cuirasse impénétrable contre laquelle il venait 
se briser, et Barbicane, dans les songes de Nicholl, comme un projectile 
qui le perçait de part en part. 

Cependant, bien qu'ils suivissent deux lignes divergentes, ces savants 
auraient fini par se rencontrer, en dépit de tous les axiomes de géométrie; 
mais alors c'eût été sur le terrain du duel. Fort heureusement pour ces 
citoyens si utiles à leur pays, une distance de cinquante à soixante milles 
les séparait l'un de l'autre, et leurs amis hérissèrent la route de tels obsta- 
cles qu'ils ne se rencontrèrent jamais. 

Maintenant, lequel des deux inventeurs l'avait emporté sur l'autre, on 
ne savait trop; les résultats obtenus rendaient difficile une juste apprécia- 
tion. Il semblait cependant, en fin de compte, que la cuirasse devait finir 
par céder au boulet. Néanmoins il y avait doute pour les hommes compé- 
tents. Aux dernières expériences, les projectiles cylindro-coniques de 
Barbicane vinrent se ficher comme des épingles sur les plaques de Ni- 
choll ; ce jour-là, le forgeur de Philadelphie se crut victorieux et n'eut 
plus assez de mépris pour son rivai ; mais quand celui-ci substitua plus tard 
aux boulets coniques de simples obus de six cents livres, le capitaine dut 
en rabattre. En effet ces projectiles, quoique animés d'une vitesse mé- 
diocre', brisèrent, trouèrent, firent voler en morceaux les plaques du 
meilleur métal. 

Or les choses en étaient à ce point, la victoire semblait devoir rester au 
boulet, quand la guerre finit le jour même où Nicholl terminait une nouvelle 
cuirasse d'acier forgé! C'était un chef-d'œuvre dans son genre; elle défiait 
tous les projectiles du monde. Le capitaine la fit transporter au polygone 
de Washington, en provoquant le président du Gun-Club à la briser. Bar- 
bicane, la paix étant faite, ne voulut pas tenter l'expérience. 

Alors Nicholl, furieux, offrit d'exposer sa plaque au choc des boulets 

1 . Le poids de la poudre employée n'était que l/12e du poids de l'obus. 



60 DE LA TERRE A LA LUxNE. 

les plus invraisemblables, pleins, creux, ronds ou coniques. Refus du 
président, qui décidément ne voulait pas compromettre son dernier 
succès. 

Nicboll, surexcité par cet entêtement inqualifiable, voulut tenter Bar- 
bicane en lui laissant toutes les chances. Il proposa de mettre sa plaque à 
deux cents yards du canon. Barbicane de s'obstiner dans son refus. A cent 
yards? Pas même à soixante-quinze. 

« A cinquante alors, s'écria le capitaine par la voix des journaux, à 
vingt-cinq yards ma plaque, et je me mettrai derrière ! » 

Barbicane fit répondre que, quand même le capitaine Nicholl se met- 
trait devant, il ne tirerait pas davantage. 

Nicholl, à cette réplique, ne se contint plus ; il en vint aux personna- 
lités ; il insinua que la poltronnerie était indivisible ; que l'homme qui 
refuse de tirer un coup de canon est bien près d'en avoir peur; qu'en 
somme, ces artilleurs qui se battent maintenant à six milles de distance ont 
j>rudemment remplacé le courage individuel par les formules mathéma- 
tiques, et qu'au surplus il y a autant de bravoure à attendre tranquille- 
ment un boulet derrière une plaque, qu'à l'envoyer dans toutes les règles 
de l'art. 

A ces insinuations Barbicane ne répondit rien ; peut-être même ne les 
connut-il pas, car alors les calculs de sa grande entreprise l'absorbaient 
entièrement. 

Lorsqu'il fit sa fameuse communication au Gun- Club, la colère du capi- 
taine Nicholl fut portée à son paroxysme. Il s'y mêlait une suprême jalou- 
sie et un sentiment absolu d'impuissance! Comment inventer quelque 
chose de mieux que cette Columbiad de neuf cents pieds ! Quelle cuirasse 
résisterait jamais à un projectile de trente mille livres ! Nicholl demeura 
d'abord atterré, anéanti, brisé sous ce a coup de canon, » puis il se releva, 
et résolut d'écraser la proposition du poids de ses arguments. 

Il attaqua donc très-violemment les travaux du Gun-Club ; il publia 
nombre de lettres que les journaux ne se refusèrent pas à reproduire. Il 
essaya de démolir scientifiquement l'œuvre de Barbicane. Une fois la 
guerre entamée, il appela à son aide des raisons de tout ordre, et, à vrai 
dire, trop souvent spécieuses et de mauvais aloi. 

D'abord, Barbicane fut très-violemment attaqué dans ses chiffres; Ni- 
choll chercha à prouver par A -|- B la fausseté de ses formules, et il l'ac- 
cusa d'ignorer les principes rudimentaires de la balistique. Entre autres 
erreurs, et suivant ses calculs à lui, Nicholl, il était absolument impossible 
d'imprimer à un corps quelconque une vitesse de douze mille yards par 
seconde; il soutint, l'algèbre à la main, que, même avec cette vitesse, 



UN ENNEMI SUR VINGT-CINQ MILLIONS D'AMIS. 61 

jamais un projectile aussi pesant ne franchirait les limites de l'atmosphère 
terrestre ! Il n'irait seulement pas à huit lieues! Mieux encore. En regar- 
dant la vitesse comme acquise, en la tenant pour suffisante, l'obus ne ré- 
sisterait pas à la pression des gaz développés par l'inflammation de seize 
cent mille livres de poudre, et résistât-il à cette pression, du moins il ne 
supporterait pas une pareille température, il fondrait à sa sortie de la Co- 
lumbiad et retomberait en pluie bouillante sur le crâne des imprudents 
spectateurs. 

Barbicane, à ces attaques, ne sourcilla pas et continua son œuvre. 

Alors Nicholl prit la question sous d'autres faces; sans parler de son 
inutilité à tous les points de vue, il regarda l'expérience comme fort dan- 
gereuse, et pour les citoyens qui autoriseraient de leur présence un aussi 
condamnable spectacle, et pour les villes voisines de ce déplorable canon; 
il fit également remarquer que si le projectile n'atteignait pas son but, 
résultat absolument impossible, il retomberait évidemment sur la terre, 
et que la chute d'une pareille masse, multipliée par le carré de sa vitesse, 
compromettrait singulièrement quelque point du globe. Donc, en pareille 
circonstance, et sans porter atteinte aux droits de citoyens libres, il était 
des cas où l'intervention du gouvernement devenait nécessaire, et il ne 
fallait pas engager la sûreté de tous pour le bon plaisir d'un seul. 

On voit à quelle exagération se laissait entraîner le capitaine Nicholl. Il 
était seul de son opinion. Aussi personne ne tint compte de ses malen-. 
contreuses prophéties. On le laissa donc crier à son aise, et jusqu'à s'épou- 
monner, puisque cela lui convenait. Il se faisait le défenseur d'une cause 
perdue d'avance ; on l'entendait, mais on ne l'écoutait pas, et il n'enleva 
pas un seul admirateur au président du Gun-Club. Celui-ci, d'ailleurs, 
ne prit même pas la peine de rétorquer les arguments de son rival. 

Nicholl, acculé dans ses derniers retranchements, et ne pouvant même 
pas payer de sa personne dans sa cause, résolut de payer de son argent. Il 
proposa donc publiquement dans VEnquirer de Richmond une série de 
paris conçus en ces termes et suivant une proportion croissante. 

Il paria : 

1° Que les fonds nécessaires à l'entreprise du Gun-Club 
ne seraient pas faits, ci 1,000 dollars 

2° Que l'opération de la fonte d'un canon de neuf cents 
pieds était impraticable et ne réussirait pas, ci. . . . 2,000 — 

3" Qu'il serait impossible de charger la Columbiad, et 
que le pyroxyle prendrait feu de lui-même sous la pression 
du projectile, ci 3^000 — 



62 DE LA TERRE A LA LUNE. 

4° Que la Golumbiad éclaterait au premier coup, ci. . . 4,000 dollars 

5° Que le boulet n'irait pas seulement à six milles et 
retomberait quelques secondes après avoir été lancé, ci. . 5,000 — 

On le voit, c'était une somme importante que risquait le capitaine dans 
son invincible entêtement. Il ne s'agissait pas moins de quinze mille 
dollars ^ 

Malgré l'importance du pari, le 19 mai, il reçut un pli cacheté, d'un 
laconisme superbe et conçu en ces termes : 

« Baltimore, 18 octobre. 

c( Tenu. 

« Barbicane. )J 



CHAPITRE XI 



FLORIDE ET TEXAS. 



Cependant une question restait encore à décider : il fallait choisir un 
endroit favorable à l'expérience. Suivant la recommandation de l'Obser- 
vatoire de Cambridge, le tir devait être dirigé perpendiculairement au 
plan de l'horizon, c'est-à-dire vers le zénith; or la Lune ne monte au 
zénith que dans les lieux situés entre 0° et 28° de latitude, en d'autres ter- 
mes, sa déclinaison n'est que de ^° ^ 11 s'agissait donc de déterminer 
exactement le point du globe où serait fondue l'immense Golumbiad. 

Le 20 octobre, le Gun-Club étant réuni en séance générale, Barbicane 
apporta une magnifique carte des États-Unis de Z. Belltropp. Mais, sans 
lui laisser le temps delà déployer, J.-T. Maston avait demandé la parole 
avec sa véhémence habituelle, et parlé en ces termes : 

« Honorables collègues, la question qui va se traiter aujourd'hui a une 
véritable importance nationale, et elle va nous fournir l'occasion de faire 
un grand acte de patriotisme. » 

Les membres du Gun-Club se regardèrent sans comprendre où l'orateur 
voulait en venir. 

« Aucun de vous, reprit-il, n'a la pensée de transiger avec la gloire 

1. Quatre-vingt-un mille trois cents francs. 

2. La déclinaison d'un astre est sa latitude dans la sphère céleste; l'ascension droite en est la longitude. 



FLORIDE ET TEXAS. 63 



de son pays, et s'il est un droit que l'Union puisse revendiquer, c'est 
celui de receler dans ses flancs le formidable canon du Gun-Glub. Or, dans 
les circonstances actuelles... 

— Brave Maston... dit le président. 

— Permettez-moi de développer ma pensée, reprit l'orateur. Dans les 
circonstances actuelles^ nous sommes forcés de choisir un lieu assez rap- 
proché de l'équateur, pour que l'expérience se fasse dans de bonnes con- 
ditions... 

— Si vous voulez bien... dit Barbicane. 

— Je demande la libre discussion des idées, répliqua le bouillant J.-T. 
Maston, et je soutiens que le territoire duquel s'élancera notre glorieux 
projectile doit appartenir à l'Union. 

— Sans doute! répondirent quelques membres. 

— Eh bien! puisque nos frontières ne sont pas assez étendues, puisque 
au sud l'Océan nous oppose une barrière infranchissable, puisqu'il nous 
faut chercher au-delà des États-Unis et dans un pays limitrophe ce vingt- 
huitième parallèle, c'est là un casus belli légitime, et je demande que 
l'on déclare la guerre au Mexique ! 

•—Mais non ! mais non ! s'écria-t-on de toutes parts. 

— Non! répliqua J.-T. Maston. Voilà un mot que je m'étonne d'en- 
tendre dans cette enceinte ! 

— Mais écoutez donc ! . . . 

— Jamais ! jamais ! s'écria le fougueux orateur. Tôt ou tard cette guerre 
se fera, et je demande qu'elle éclate aujourd'hui même. 

-^Maston, dit Barbicane en faisant détoner son timbre avec fracas, je 
vous retire la parole ! » 

Maston voulut répliquer, mais quelques-uns de ses collègues parvinrent 
à le contenir. 

« Je conviens, dit Barbicane, que l'expérience ne peut et ne doit être 
tentée que sur le sol de l'Union, mais si mon impatient ami m'eût laissé 
parler, s'il eût jeté les yeux sur une carte, il saurait qu'il est parfaitement 
inutile de déclarer la guerre à nos voisins, car certaines frontières des 
États-Unis s'étendent au-delà du vingt-huitième parallèle. Voyez, nous 
avons à notre disposition toute la partie méridionale du Texas et des Flo- 
rides. » 

L'incident n'eut pas de suite ; cependant, ce ne fut pas sans regret que 
J.-T. Maston se laissa convaincre. Il fut donc décidé que la Columbiad 
serait coulée soit dans le sol du Texas, soit dans celui de la Floride. Mais 
cette décision devait créer une rivalité sans exemple entre les villes de ces 
deux États. 



DE LA TERRE A LA LUNE, 




Carte de la Floride (p.*6i). 



Le vingt-huitième parallèle, à sa rencontre avec la côte américaine, 
traverse la péninsule de la Floride et la divise en deux parties à peu près 
é.gales. Puis, se jetant dans le golfe du Mexique, il sous-tend l'arc formé par 
les côtes de FAlabama, du Mississipi et de la Louisiane. Alors, abordant 
le Texas, dont il coupe un angle, il se prolonge à travers le Mexique, fran- 
chit la Sonora, enjambe la vieille Californie et va se perdre dans les mers 
du Pacifique. Il n'y avait donc que les portions du Texas et de la Floride, 
situées au-dessous de ce parallèle, qui fussent dans les conditions de la- 
titude recommandées par l'Observatoire de Cambridge. 

La Floride, dans sa partie méridionale, ne compte pas de cités impor- 
tantes. Elle est seulement hérissée de forts élevés contre les Indiens er- 



FLORIDE ET TEXAS. 



65 




On fut obligé de garder le^ député? à vue (p. C' 



rants. Une seule ville, Tampa-Town, pouvait réclamer en faveur de sa si- 
tuation et se présenter avec ses droits. 

Au Texas, au contraire, les villes sont plus nombreuses et plus impor- 
tantes. Gorpus-Christi, dans le countie de Nucces, et toutes les cités si- 
tuées sur le Rio-Bravo, Laredo, Gomalites, San-Ignacio, dans le Web, 
lloma, Rio-Grande-City, dans le Starr, Edinburg, dans l'Hidalgo, Santa- 
Rita, El Panda, Brownsville, dans le Caméron, formèrent une ligue im- 
posante contre les prétentions de la Floride. 

Aussi, la décision à peine connue, les députés texiens et iioridiens ar- 
rivèrent à Baltimore par le plus coiu'i; à partir de ce moment, le prési- 
dent Barbicane elles membres influents du Gun-Club furent assiégés jour 



66 DE LA TERRE A LA LUNE. 

et nuit de réclamations formidables. Si sept villes de la Grèce se dispu- 
tèrent l'honneur d'avoir vu naître Homère, deux États tout entiers mena- 
çaient d'en venir aux mains à propos d'un canon. 

On vit alors ces « frères féroces » se promener en armes dans les rues 
de la ville. A chaque rencontre quelque conflit était à craindre, qui au- 
rait eu des conséquences désastreuses. Heureusement la prudeiTce et l'a- 
dresse du président Barbicane conjurèrent ce danger. Les démonstrations 
personnelles trouvèrent un dérivatif dans les journaux des divers Etats. Ce 
fat ainsi que le New- York Herald ei la Tribime soniïnvent le Texas, tandis 
que le Times et VAmérica?i Review prirent fait et cause pour les députés 
fîoridiens. Les membres du Gun~Club ne savaient plus auquel entendre. 

Le Texas arrivait fièrement avec ses vingt- six comtés qu'il semblait 
mettre en batterie; mais la Floride répondait que douze comtés pouvaient 
plus que vingt-six, dans un pays six fois plus petit. 

Le Texas se targuait fort de ses trois cent trente mille indigènes, mais 
la Floride, moics vaste, se vantait d'être plus peuplée avec cinquante-six 
mille. D'ailleurs elle accusait le Texas d'avoir une spécialité de fièvres pa- 
ludéennes quilui coûtaient, bon an mal an, plusieurs milliers d'habitants. 
Et elle n'avait pas tort. 

A son tour, le Texas répliquait qu'en fait de fièvres la Floride n'avait 
I ien à lui envier, et qu'il était au moins imprudent de traiter les autres de 
pays malsains, quand on avait l'honneur de posséder le « vomito negro» 
à l'état chronique. Et il avait raison. 

«D'ailleurs, ajoutaient les Texiens par l'organe an New-York Herald, 
on doit des égards à un État où pousse le plus beau coton de toute l'Amé- 
rique, un État qui produit le meilleur chêne- vert pour la construction des 
navires, un État qui renferme de la houille superbe et des mines de fer 
dont le rendement est de cinquante pour cent de minerai pur. » 

A cela Y American Review répondait que le sol de la Floride, sans être 
aussi riche, ofl'rait de meilleures conditions pour le moulage et la fonte 
de la Columbiad , car il était composé de sable et de terre argi- 
leuse. 

« Mais, reprenaient les Texiens, avant de fondre quoi que ce soit dans 
un pays, il faut arriver dans ce pays; or les communications avec la Flo- 
ride sont difficiles, tandis que la côte du Texas offre la baie de Gai veston, 
qui a quatorze lieues de tour et qui peut contenir les flottes du monde 

entier. 

~ Bon ! répétaient les journaux dévoués aux Fîoridiens, vous nous la 

donnez belle avec votre baie Galveston située au-dessus du vingt-neuvième 

parallèle N'avons-nous pas la baie d'Espiritu-Santo, ouverte précisé- 



FLORIDE ET TEXAS. G7 

ment sur le vingt-huitième degré de latitude, et par laquelle les navires 
arrivent directement à Tampa-Town? 

— Jolie baie! répondait le Texas, elle esta demi ensablée! 

— Ensablés vous-même! s'écriait la Floride. Ne dirait-on pas que je 
suis un pays de sauvages ? 

— Ma foi, les Séminoles courent encore vos prairies ! 

— Eh bien! et vos Apaches, et vos Gomanches, sont-ils donc civi- 
lisés ! » 

La guerre se soutenait ainsi depuis quelques jours, quand la Floride 
essaya d'entraîner son adversaire sur un autre terrain, et un matin le 
Times insinua que, l'entreprise étant « essentiellement américaine, » elle 
ne pouvait être tentée que sur un territoire « essentiellement améri- 
cain ! » 

A ces mots le Texas bondit ; « Américains ! s'écria-t-il, ne le sommes- 
nous pas autant que vous? Le Texas et la Floride n'ont-ils pas été incor- 
porés tous les deux à l'Union en 1845? 

— Sans doute, répondit le Times, mais nous appartenons aux Américains 
depuis 1820. 

— Je le crois bien, répliqua la Tribune; après avoir été Espagnols ou 
Anglais pendant deux cents ans^, on vous a vendus aux États-Unis pour 
cinq millions de dollars! 

— Et qu'importe! répliquèrent les Floridiens, devons-nous en rougir? 
En 1803, n'a-t-on pas acheté la Louisiane à Napoléon au prix de seize 
millions de dollars ^ ? 

— C'est une honte! s'écrièrent alors les députés du Texas. Un misérable 
morceau de terre comme la Floride, oser se comparer au Texas, qui, au 
lieu de se vendre, s'est fait indépendant lui-même, qui a chassé les Mexi- 
cains le 2 mars 1836, qui s'est déclaré république fédérative après la vic- 
toire remportée par Samuel Houston aux bords du San-Jacinto sur les 
troupes de Santa- Anna! Un pays enfin qui s'est adjoint volontairement 
aux États-Unis d'Amérique ! 

— Parce qu'il avait peur des Mexicains ! » répondit la Floride. 

Peur! Du jour où ce mot, vraiment trop vif, fut prononcé, la position 
ievint intolérable. On s'attendit à un égorgement des deux partis dans les 
rues de Baltimore. On fut obligé de garder les députés à vue. 

Le président Barbicane ne savait où donner de la tête. Les notes, les do- 
cuments, les lettres grosses de menaces pleuvaient dans sa maison. Quel 
parti devait-il prendre? Au point de vue de l'appropriation du sol, de la 

1. Quatre-vingt-deux millions de francs. 



68 DE LA TERRE A LA LUNE, 

facilité des communications, de la rapidité des transports, les droits des 
deux États étaient véritablement égaux. Quant aux personnalités politi- 
ques, elles n'avaient que faire dans la question. 

Or cette hésitation, cet embarras durait déjà depuis longtemps, quand 
Barbicane résolut d'en sortir; il réunit ses collègues, et la solution qu'il 
leur proposa fut profondément sage, comme on va le voir. 

« En considérant bien, dit-il, ce qui vient de se passer entre la Floride 
et le Texas, il est évident que les mêmes difficultés se reproduiront entre 
les villes de l'État favorisé. La rivalité descendra du genre à l'espèce, de ' 
l'État à la Cité, et voilà tout. Or le Texas possède onze villes dans les con- 
ditions voulues, qui se disputeront l'honneur de l'entreprise et nous 
créeront de nouveaux ennuis, tandis que la Floride n'en a qu'une. Va donc 
pour la Floride et pour Tampa-Town ! » 

Cette décision, rendue publique, atterra les députés du Texas. Ils entrè- 
rent dans une indescriptible fureur et adressèrent des provocations nomi- 
nales aux divers membres du Gun-Club. Les magistrats de Baltimore 
n'eurent plus qu'un parti à prendre, et ils le prirent. On fit chauffer un 
train spécial, on y embarqua les Texiens bon gré mal gré;, et ils quittèrent 
la ville avec une rapidité de trente milles à l'heure. 

Mais, si vite qu'ils fussent emportés, ils eurent le temps de jeter un der- 
nier et menaçant sarcasme à leurs adversaires. 

Faisant allusion au peu de largeur de la Floride, simple presqu'île 
resserrée entre deux mers, ils prétendirent qu'elle ne résisterait pas à la 
secousse du tir et qu'elle sauterait au premier coup de canon. 

« Eh bien! qu'elle saute! » répondirent les Fioridiens avec un laco- 
nisme digne des temps antiques. 



CHAPITRE XII 



URBI ET ORBI. 



Les difficultés astronomiques, mécaniques, topographiques une fois 
résolues, vint la question d'argent. Il s'agissait de se procurer une somme 
énorme pour l'exécution du projet. Nul particulier, nul État même n'au- 
rait pu disposer des millions nécessaires. 

Le président Barbicane prit donc le parti, bien que l'entreprise fût amé- 
ricaine, d'en faire une affaire d'un intérêt universel et de demander à 



URBl ET ORBI. 69 

chaque peuple sa coopération financière. C'était à la fois le droit et le de- 
voir de toute la Terre d'intervenir dans les affaires de son satellite. La 
souscription ouverte dans ce but s'étendit de Baltimore au monde entier, 
urbi et orbù 

Cette souscription devait réussir au-delà de toute espérance. Il s'agissait 
cependant de sommes à donner, non à prêter. L'opération était purement 
désintéressée dans le sens littéral du mot, et n'offrait aucune chance de 
bénéfice. 

Mais l'effet de la communication Barbicane ne s'était pas arrêté aux 
frontières des États-Unis; il avait franchi l'Atlantique et le Pacifique, 
envahissant à la fois l'Asie et l'Europe, l'Afrique et l'Océanie. Les obser- 
vatoires de l'Union se mirent en rapport immédiat avec les observatoires 
des pays étrangers; les uns, ceux de Paris, de Pétersbourg, du Cap, de 
Berlin, d'Altona, de Stockholm, de Varsovie, de Hambourg, de Bude, de 
Bologne, de Malte, de Lisbonne, de Benarès, de Madras, de Péking, firent 
parvenir leurs compliments au Gun-Club ; les autres gardèrent une pru- 
dente expectative. 

Quant à l'observatoire de Greenwich, approuvé par les vingt-deux 
autres établissements astronomiques de la Grande-Bretagne, il fut net ; il 
nia hardiment la possibilité du succès, et se rangea aux théories du capi- 
taine Nicholl. Aussi, tandis que diverses sociétés savantes promettaient 
d'envoyer des délégués à Tampa-Town, le bureau de Greenwich, réuni 
en séance, passa brutalement à l'ordre du jour sur la proposition Barbicane. 
C'était là de la belle et bonne jalousie anglaise. Pas autre chose. 

En somme, l'effet fut excellent dans le monde scientifique, et de là il 
passa parmi les masses, qui, en général, se passionnèrent pour la question. 
Fait d'une haute importance, puisque ces masses allaient être appelées à 
souscrire un capital considérable. 

Le président Barbicane, le 8 octobre, avait lancé un manifeste empreint 
d'enthousiasme, et dans lequel il faisait appel « à tous les hommes de 
bonne volonté sur la Terre. » Ce document, traduit en toutes langues, 
réussit beaucoup. 

Les souscriptions furent ouvertes dans les principales villes de l'Union 
pour se centraliser à la banque de Baltimore, 9, Baltimore-street ; puis on 
souscrivit dans les différents États des deux continents : 

A Vienne, chez S. -M. de Bothschild ; 

A Pétersbourg, chez Stieglitz et C* ; 

A Paris, au Crédit mobilier; 

A Stockholm, chez Tottie et Arfuredson ; 

A Londres, chez N.-M. de Rothschild et fi s; , 



(0 DS LA TERRE A LA LUNE. 



A Turin, chez Ardouin et C*; 

A Berlin, chez Mendelsohn; 

A Genève, chez Lombard, Odier et C* ; 

A Constantinople, à la Banque Ottomane; 

A Bruxelles, chez S. Lambert ; 

A Madrid, chez Daniel Weisweller; 

A Amsterdam, au Crédit Néerlandais; 

A Rome, chez Torlonia et C^ ; 

A Lisbonne, chez Lecesne ; 

A Copenhague, à la Banque privée; 

A Buenos-Ayres, à la Banque Maua; 

A Rio-de-Janeiro, même maison ; 

A Montevideo, même maison; 

A Valparaiso, chez Thomas La Chambre et C*; 

A Mexico, chez Martin Daran et C®; 

A Lima, chez Thomas La Chambre et C*. 

Trois jours après le manifeste du président Barbicane, quatre millions 
de dollars* étaient versés dans les différentes villes de l'Union. Avec un 
pareil à-compte, le Gun-Club pouvait déjà marcher. 

Mais, quelques jours plus tard, les dépèches apprenaient à l'Amérique 
que les souscriptions étrangères se couvraient avec un véritable empres- 
sement. Certains pays se distinguaient par leur générosité; d'autres se 
desserraient moins facilement . Affaire de tempérament. 

Du reste, les chiffres sont plus éloquents que les paroles, et voici l'état 
officiel des sommes qui furent portées à l'actif du Gun-Club, après sous- 
cription close. 

La Russie versa pour son contingent l'énorme somme de trois cent 
soixante-huit mille sept cent trente-trois roubles *. Pour s'en étonner;, il 
faudrait méconnaître le goût scientifique des Russes et le progrès qu'ils 
impriment aux études astronomiques, grâce à leurs nombreux observa- 
toires, dont le principal a coûté deux millions de roubles. 

La France commença par rire de la prétention des Américains. La 
Lune servit de prétexte à mille calembours usés et à une vingtaine de vau- 
devilles, dans lesquels le mauvais goût le disputait à l'ignorance. Mais, 
de même que les Français payèrent jadis après avoir chanté, ils payèrent, 
cette fois, après avoir ri, et ils souscrivirent pour une somme de douze 
cent cinquante-trois mille neuf cent trente francs. A ce prix-là, ils avaient 
bien le droit de s'égayer un peu. 



\. Vingt-et-un millions de francs (21 ,680,000). 

2. Un million quatre cent soixante-quinze mille francs. 



URBI ET ÛRBI. 



L'Autriche se montra suffisamment généreuse au milieu de ses tracas 
fmanciers. Sa part s'éleva dans la contribution publique à la somme de 
deux cent seize mille florins % qui furent les bienvenus. 

Cinquante-deux mille rixdales^ tel fut l'appoint de la Suède et delà 
Norwége. Le chiffre était considérable relativement au pays; mais il eût 
été certainement plus élevé, si la souscription avait eu lieu à Christiania 
en même temps qu'à Stockholm. Pour une raison ou pour une autre, les 
Noiwégiens n'aiment pas à envoyer leur argent en Suède. 

La Prusse, par un envoi de deux cent cinquante mille thalers', témoi- 
gna de sa haute approbation pour l'entreprise. Ses différents observatoires 
contribuèrent avec empressement pour une somme importante et furent 
les plus ardents à encourager le président Barbicane. 

La Turquie se conduisit généreusement; mais elle était personnelle- 
ment intéressée dans l'affaire ; la Lune, en effet, règle le cours de ses an- 
nées et son jeûne du Ramadan. Elle ne pouvait faire moins que de donner 
un million trois cent soixante-douze mille six cent quarante piastres'^, et 
elle les donna avec une ardeur qui dénonçait, cependant, une certaine 
pression du gouvernement de la Porte. 

La Belgique se distingua entre tous les États de second ordre par un 
don de cinq cent treize mille francs, environ douze centimes par habi- 
tant. 

La Hollande et ses colonies s'intéressèrent dans l'opération pour cent dix 
mille florins % demandant seulement qu'il leur fût fait une bonification 
de cinq pour cent d'escompte, puisqu'elles payaient comptant. 

Le Danemark, un peu restreint dans son territoire, donna cependant 
neuf mille ducats fins% ce qui prouve l'amour des Danois pour les expédi- 
tions scientifiques. 

La Confédération germanique s'engagea pour trente-quatre mille deu.i 
cent quatre-vingt-cinq florins'; on ne pouvait rien lui demander de plus; 
d'ailleurs elle n'eût pas donné davantage. 

Quoique très -gênée, l'Italie trouva deux cent mille livres dans les po- 
ches de ses enfants, mais en les retournant bien. Si elle avait eu la Vénétie, 
elle aurait fait mieux; mais enfin elle n'avait pas la Vénétie. 

Les États de l'Église ne crurent pas devoir envoyer moins de sept mille 

i. Cinq cent vingt mille francs. 

2. Deux cent quatre-vingt-quatorze mille trois cent vingt francs. 

3. Neuf cent trente-sept mille cinq cents francs. 

4. Trois cent quarante-trois mille cent soixante francs. 

5. Deux cent trente-cinq mille quatre cents francs. 

6. Cent dix-sept mille quatre cent quatorze francs. 

7. Soixante-douze mille francs. 



72 



DE LA TERRE A LA LUNE. 




Les souscriptions furent ouveitcs (p. G9\ 

quarante écus romains', et le Portugal poussa son dévouement à la science 
jusqu'à trente mille cruzades*. 

Quant au Mexique, ce fut le denier de la veuve, quatre-vingt-six pias- 
tres fortes*} mais les empires qui se fondent sont toujours un peu gênés. 

Deux cent cinquante-sept francs, tel fut Tapport modeste de la Suisse 
dans l'œuvre américaine. Il faut le dire franchement, la Suisse ne voyait 
point le côté pratique de l'opération; il ne lui semblait pas que l'action 
d'envoyer un boulet dans la Lune fût de nature à étalîlir des relations 



1 . Trente-huit mille seize francs, 

2. Cent treize mille deux cents francs. 

3. Mille sept cent vingt-sept francs. 



URBI ET ORBI. 




L'ubine de Goldspring, près New-York (p. 74). 



d'affaires avec l'astre des nuits, et il lui paraissait peu prudent d'engager 
ses capitaux dans une entreprise aussi aléatoire. Apiès tout, la Suisse 
avait peut-être raison. 

Quant à l'Espagne, il lui fut impossible de réunir plus de cent dix 
réaux*. Elle donna pour prétexte qu'elle avait ses chemins de fer à ter- 
miner. La vérité est que la science n'est pas très-bien vue dans ce pays-là. 
Il est encore un peu arriéré. Et puis certains Espagnols, non des moins 
instruits, ne se rendaient pas un compte exact de la masse du projectile 
comparée à celle de la Lune; ils craignaient qu'il ne vînt à déranger son 



1 . Cinquante-neuf francs quarante liuit centiares. 



74 DE LA TERRE A LA LUNE, 



orbite, à la troubler dans son rôle de satellite et à provoquer sa chute à la 
surface du globe terrestre. Dans ce cas-là, il valait mieux s'abstenir. Ce 
qu'ils firent, à quelques réaux près. 

Restait l'Angleterre. On connaît la méprisante antipathie avec laquelle 
elle accueillit la proposition Barbicane. Les Anglais n'ont qu'une seule et 
même âme pour les vingt-cinq millions d'habiîants que renferme la 
Grande-Bretagne. Ils donnèrent à entendre que l'entreprise du Gun-Glub 
était contraire « au principe de non-intervention, » et ils ne souscrivirent 
même pas pour un farthing. 

A cette nouvelle, le Gun-Glub se contenta de hausser les épaules et re- 
vint à sa grande affaire. Quand l'Amérique du Sud, c'est-à-dire le Pérou, 
le Chili, le Brésil, les provinces de la Plata, la Colombie, eurent pour leur 
quote-part versé entre ses mains la somme de trois cent mille dollars', ii 
se trouva à la tète d'un capital considérable, dont voici le décompte : 

Souscription des États-Unis. ....... 4,000,000 dollars. 

Souscriptions étrangères. . ,,.... 1,446,675 — 

Total 5,446,675 dollars. 

C'était donc cinq millions quatre cent quarante-six mille six cent soixante- 
quinze dollars* que le public versait dans la caisse du Gun-Club. 

Que personne ne soit surpris de l'importance de la somme. Les travaux 
de la fonte, du forage, de la maçonnerie, le transport des ouvriers, leur 
installation dans un pays presque inhabité, les constructions de fours et 
de bâtiments, l'outillage des usines, la poudre, le projectile, les faux frais, 
devaient, suivant les devis, l'absorber à peu près tout entière. Certains 
coups de canons de la guerre fédérale sont revenus à mille dollars ; celui 
du président Barbicane, unique dans les fastes de l'artillerie, pouvait bien 
coûter cinq mille fois plus. 

Le viii°t octobre, un traité fut conclu avec l'usine de Goldspring, près 
New- York , qui, pendant la guerre, avait fourni à Parrott ses meilleurs 
canons de fonte. 

Il fut stipulé, entre les parties contractantes, que l'usine de Goldspring 
s'engageait à transporter à Tampa-Town, dans la Floride méridionale, le 
matériel nécessaire pour la fonte de la Columbiad. 

Cette opération devait être terminée, au plus tard, le 15 octobre pro- 
chain, et le canon livré en bon état, sous peine d'une indemnité de cent 



1 . Un million six cent vingt-six mille francs. 

2. Vin"t-neuf millions cinq cent vingt mille neuf cent quatre-vingt-trois francs quarante centimes. 



STONE'S-HILL. 



dollars^ par jour jusqu'au moment où la Lune se présenterait dans les 
mêmes conditions, c'est-à-dire dans dix-huit ans et onze jours. 

L'engagement des ouvriers, leur paye, les aménagements nécessaires 
incombaient à la compagnie du Goldspring. 

Ce traité, fait double et de bonne foi, fut signé par L Barbicane, prési- 
dent du Gun-Club, et J. Murphison, directeur de l'usine de Goldspring, 
qui approuvèrent l'écriture de part et d'autre. 



CHAPITRE XIII 



STONE'S-HlLL. 



Depuis le choix fait par les membres du Gun-Club au détriment du 
Texas, chacun en Amérique, où tout le monde sait lire, se fit un devoir 
d'étudier la géographie de la Floride. Jamais les libraires ne vendirent 
tant de BartrawHs travel in Florida, de Roman' s natural history of East 
and West Florida^ de Williaîn's territory of Florida^ de Cleland on the 
culture of the Sugar-Cane in East Florida. Il fallut imprimer de nou- 
velles éditions. C'était une fureur, 

Barbicane avait mieux à faire qu'à lire; il voulait voir de ses propres 
yeux et marquer l'emplacement de la Columbiad. Aussi, sans perdre un 
instant, il mit à la disposition de l'observatoire de Cambridge les fonds 
nécessaires à la construction d'un télescope^ et traita avec la maison 
Breadwill et C* d'Albany, pour la confection du projectile en aluminium; 
puis il quitta Baltimore, accompagné de J.-T. Maston, du major Elphis- 
ton et du directeur de l'usine de Goldspring. 

Le lendemain les quatre compagnons de route arrivaient à la Nouvelle- 
Orléans. Là ils s'embarquèrent immédiatement sur le Tampico, aviso de 
îa marine fédérale, que le gouvernement mettait à leur disposition, et, 
les feux étant poussés, les rivages de la Louisiane disparurent bientôt à 
leurs yeux. 

La traversée ne fut pas longue; deux jours après son départ, le Ta)n- 
pico, ayant franchi quatre cent quatre-vingts milles % eut connaissance 
de la côte floridienne. En approchant, Barbicane se vit en présence d'une 

i. Cinq cenl quarante-deux francs. 
2. Environ deux cents lieues. 



76 DE LA TERRE A LA LUNE. 

terre basse, plate, d'un aspect assez infertile. Après avoir rangé une 
suite d'anses riches en huîtres et en homards, le Taynpico donna dans la 
baie d'Espiritu-Santo. 

Cette baie se divise en deux rades allongées, la rade de Tampa et la 
rade d'Hillisboro, dont le steamer franchit bientôt le goulet. Peu de temps 
après, le fort Brooke dessina ses batteries rasantes au-dessus des flots, et 
la ville de Tampa apparut, négligemment couchée au fond du petit port 
naturel formé par l'embouchure de la rivière Hillisboro. 

Ce fut là que le Tampico mouilla, le 22 octobre, à sept heures du soir; 
les quatre passagers débarquèrent immédiatement. 

Barbicane sentit son cœur battre avec violence lorsqu'il foula le sol flo- 
ridien; il semblait le tâter du pied, comme fait un architecte d'une mai- 
son dont il éprouve la solidité. J.-T. Maston grattait la terre du bout de 
son crochet. 

« Messieurs, dit alors Barbicane, nous n'avons pas de temps à perdre, 
et dès demain nous monterons à cheval pour reconnaître le pays. » 

Au moment où Barbicane avait atterri, les trois mille habitants de 
Tampa-Town s'étaient portés à sa rencontre, honneur bien dû au prési- 
dent du Gun-Club qui les avait favorisés de son choix. Ils le reçurent au 
milieu d'acclamations formidables; mais Barbicane se déroba à toute 
ovation, gagna une chambre de l'hôtel Franklin et ne voulut recevoir 
personne. Le métier d'homme célèbre ne lui allait décidément pas. 

Le lendemain, 23 octobre, de petits chevaux de race espagnole, pleins 
de vigueur et de feu, piaffaient sous ses fenêtres. Mais, au lieu de quatre, 
il y en avait cinquante, avec leurs cavaliers. Barbicane descendit, ac- 
compagné de ses trois compagnons, et s'étonna tout d'abord de se trouver 
au milieu d'une pareille cavalcade. Il remarqua en outre que chaque 
cavalier portait une carabine en bandoulière et des pistolets dans ses 
fontes. La raison d'un tel déploiement de forces lui fut aussitôt donnée par 
un jeune Floridien, qui lui dit : 

(' Monsieur, il y a les Séminoles . 

— Quels Séminoles? 

— Des sauvages qui courent les prairies, et il nous a paru prudent de 
vous faire escorte. 

— Peuh I fit J.-T. Maston en escaladant sa monture. 

—Enfin, reprit le Floridien, c'est plus sûr. 

— Messieurs, répondit Barbicane, je vous remercie de votre attention, 
et maintenant en route ! » 

La petite troupe s'ébranla aussitôt et disparut dans un nuage de pous- 
sière. Il était cinq heures du matin; le soleil resplendissait déjà et le 



STONE'S-HILL. 77 



thermomètre marquait 84°*; mais de fraîches brises de mer modéraient 
cette excessive température. 

Barbicane, en quittant Tampa-Town, descendit vers le sud et suivit la 
côte, de manière à gagner le creek ' d'Alifia. Cette petite rivière se jette 
dans la baie Hillisboro, à douze milles au-dessous de Tampa-Town. Bar- 
liicane et son escorte côtoyèrent sa rive droite en remontant vers l'est. 
Bientôt les flots de la baie disparurent derrière un pli de terrain, et la 
campagne floridienne s'offrit seule aux regards. 

La Floride se divise en deux parties : l'une au nord, plus populeuse, 
moins abandonnée, a Tallahassée pour capitale et Pensacola, l'un des 
principaux arsenaux maritimes des États-Unis; l'autre, pressée entre 
l'Amérique et le golfe du Mexique, qui l'étreignent de leurs eaux, n'est 
qu'une mince presqu'île rongée par le courant du Gulf-Stream, pointe 
de terre perdue au milieu d'un petit archipel, et que doublent incessam- 
ment les nombreux navires du canal de Bahama. C'est la sentinelle avan- 
cée du golfe des grandes tempêtes. La superficie de cet État est de trente- 
huit millions trente-trois mille deux cent soixante-sept acres *, parmi 
lesquels il fallait en choisir un situé en deçà du vingt-huitième parallèle 
et convenable à Tentreprise ; aussi Barbicane, en chevauchant, examinait 
attentivement la configuration du sol et sa distribution particulière. 

La Floride, découverte par Juan Ponce de Léon, en 1512, le jour des 
Rameaux, fut d'abord nommée Pâques-Fleuries. Elle méritait peu cette 
appellation charmante sur ses côtes arides et brûlées. Mais, à quelques 
milles du rivage, la nature du terrain changea peu à peu, et le pays se 
montra digne de son nom ; le sol était entrecoupé d'un réseau de creeks, 
de rios, de cours d'eau, d'étangs, de petits lacs; on se serait cru dans la 
Hollande ou la Guyane; mais la campagne s'éleva sensiblement et montra 
bientôt ses plaines cultivées, où réussissaient toutes les productions végé- 
tales du nord et du midi, ses champs immenses dont le soleil des tro- 
piques et les eaux conservées dans l'argile du sol faisaient tous les frais de 
culture, puis enfin ses prairies d'ananas, d'ignames, de tabac, de riz, de 
coton et de cannes à sucre, qui s'étendaient à perte de vue, en étalant leurs 
richesses avec une insouciante prodigalité. 

Barbicane parut très-satisfait de constater l'élévation progressive du 
terrain, et, lorsque J.-T. Maston l'interrogea à ce sujet : 

« Mon digne ami, lui répondit-il, nous avons un intérêt de premier 
ordre à couler notre Columbiad dans les hautes terres. 

1. Du thermomètre Fahrenheit. Cela fait 28 degrés centigrades. 

2. Petit cours d'eau. 

3. Quinze millions trois cent soixante-cinq mille quatre cent quarante hectares. 



DE LA TERRE A LA LUNE. 



— Pour être plus près de la Lune? s'écria le secrétaire du Gun-Glub. 

— Non ! répondit Barbicane en souriant. Qu'importent quelques toises 
de plus ou de moins? Non, mais au milieu de terrains élevés, nos travaux 
marcheront plus facilement; nous n'aurons pas à lutter avec les eaux, ce 
qui nous évitera des tubages longs et coûteux, et c'est à considérer, lors- 
qu'il s'agit de forer un puits de neuf cents pieds de profondeur. 

— Vous avez raison, dit alors l'ingénieur Murchison, il faut, autant que 
possible, éviter les cours d'eau pendant le forage ; mais si nous rencon- 
trons des sources, qu'à cela ne tienne, nous les épuiserons avec nos ma- 
chines, ou nous les détournerons. Il ne s'agit pas ici d'un puits artésien \ 
étroit et obscur, où le taraud, la douille, la sonde, en un mot tous les ou- 
tils du foreur, travaillent en aveugles. Non. Nous opérerons à ciel ouvert, 
au grand jour, la pioche ou le pic à la main, et la mine aidant, nous 
irons rapidement en besogne. 

— Cependant, reprit Barbicane, si par l'élévation du sol ou sa nature 
nous pouvons éviter une lutte avec les eaux souterraines, le travail en 
sera plus rapide et plus parfait ; cherchons donc à ouvrir notre tranchée 
dans un terrain situé à quelques centaines de toises au-dessus du niveau 
de la mer. 

— Vous avez raison, monsieur Barbicane, et, si je ne me trompe, nous 
trouverons avant peu un emplacement convenable. 

— Ah ! je voudrais être au premier coup de pioche, dit le président, 

—Et moi au dernier! s'écria J. -T. Maston. 

— Nous y arriverons, Messieurs, répondit l'ingénieur, et, croyez-moi, la 
compagnie du Goldspring n'aura pas à vous payer d'indemnité de retard. 

— Par sainte Barbe ! vous aurez raison ! répliqua J.-T. Maston; cent 
dollars par jour jusqu'à ce que la Lune se représente dans les mêmes 
conditions, c'est-à-dire pendant dix-huit ans et onze jours, savez-vous 
bien que cela ferait six cent cinquante-huit mille cent dollars ^ ? 

— Non, Monsieur, nous ne le savons pas, répondit l'ingénieur, et nous 
n'aurons pas besoin de l'apprendre. » 

Vers dix heures du matin, la petite troupe avait franchi une douzaine 
de milles; aux campagnes fertiles succédait alors la région des forêts. Là, 
croissaient les essences les plus variées avec une profusion tropicale. Ces 
forêts presque impénétrables étaient faites de grenadiers, d'orangers, de 
citronniers, de figuiers, d'oliviers, d'abricotiers, de bananiers, de grands 
ceps de vigne, dont les fruits et les fleurs rivalisaient de couleurs et de 
parfums. A l'ombre odorante de ces arbres magnifiques chantait et volait 

1 . On a rais neuf ans à forer le puits de Grenelle ; il a cinq cent quarante-sept mètres de profondeur. 

2 . Trois millions cinq cent soixante-six mille neuf cent deux francs . 



STONE'S HILL. 79 



tout un monde d'oiseaux aux brillantes couleurs, au milieu desquels ou 
distinguait plus particulièrement des crabiers, dont le nid devait être un 
écrin, pour être digne de ces bijoux emplumés. 

J.-T. Maston et le major ne pouvaient se trouver en présence de cette 
opulente nature sans en admirer les splendides beautés. 

Mais le président Barbicane, peu sensible à ces merveilles, avait bâte 
d'aller en avant ; ce pays si fertile lui déplaisait par sa fertilité même ; 
sans être autrement hydroscope, il sentait l'eau sous ses pas et cherchait, 
mais en vain, les signes d'une incontestable aridité. 

Cependant on avançait; il fallut passer à gué plusieurs rivières, et non 
sans quelque danger, car elles étaient infestées de caïmans longs de 
quinze à dix-huit pieds. J.-T. Maston les menaça hardiment de son re- 
doutable crochet, mais il ne parvint à effrayer que les pélicans, les sar- 
celles, les phaétons, sauvages habitants de ces rives, tandis que de grands 
flamants rouges le regardaient d'un air stupide. 

Enfin ces hôtes des pays humides disparurent à leur tour; les arbres 
moins gros s'éparpillèrent dans les bois moins épais; quelques groupes 
isolés se détachèrent au milieu de plaines infinies où passaient des trou- 
peaux de daims effarouchés. 

« Enfin ! s'écria Barbicane en se dressant sur ses étriers, voici la ré- 
gion des pins ! 

— Et celle des sauvages, » répondit le major. 

En effet, quelques Séminoles apparaissaient à l'horizon ; ils s'agitaient, 
ils couraient de l'un à l'autre sur leurs chevaux rapides, brandissant de 
longues lances ou déchargeant leurs fusils à détonation sourde ; d'ailleurs 
ils se bornèrent à ces démonstrations hostiles, sans inquiéter Barbicane et 
ses compagnons. 

Ceux-ci occupaient alors le milieu d'une plaine rocailleuse, vaste es- 
pace découvert d'une étendue de plusieurs acres, que le soleil inondait 
de rayons brûlants. Elle était formée par une large extumescence du ter- 
rain, qui semblait offrir aux membres du Gun-Club toutes les conditions 
requises pour l'établissement de leur Columbiad. 

« Halte ! dit Barbicane en s'arrêtant. Cet endroit a-t-il un nom dans le 
pays? 

— Il s'appelle Stone's-Hill i, » répondit un des Floridiens . 

Barbicane, sans mot dire, mit pied à terre, prit ses instruments et 
commença à relever sa position avec une extrême précision; la petite 
troupe, rangée autour de lui, l'examinait en gardant un profond silence. 

1. Colline de pierres. 



80 



DE LA TERRE A LA LUNE. 




Tampa-ïo\vn, avant l'opération (p. 76). 



En ce moment le soleil passait au méridien. Barbicane, après quelques 
instants, chiffra rapidement le résultat de ses observations et dit : 

« Cet emplacement est situé à trois cents toises au-dessus du niveau de 
la mer par 27° 7' de latitude et 5° 7' de longitude ouest'; il me parait 
offrir par sa nature aride et rocailleuse toutes les conditions favorables à 
l'expérience; c'est donc dans cette plaine que s'élèveront nos magasins, 
nos ateliers, nos fourneaux, les huttes de nos ouvriers, et c'est d'ici, d'ici 
môme, répéta-t-il en frappant du pied le sommet de Sîone's-Hill, que 
notre projectile s'envolera vers les espaces du monde solaire ! » 

\. Au méridien de Wasliington. La dilléreuce avec le méridien ce Faris esl de 79" Î2' . Celle ioiigituuo 
fSi donc en mesures françaises 83° 25'. 



PIOCHE ET TRUELLE. 



81 




U fallut passtT à gué pluiieurs rivièies p. 



CHAPITRE XIV 



PIOCHE ET TRUELLE. 



Le soir même, Barbicane et ses compagnons rentraient à Tampa-Town, 
et l'ingénieur Murchison se réembarquait sur le Tampico pour la Nou- 
vcUe-Orléans. Il devait embaucher une armée d'ouvriers et ramener la 
plus grande partie du matériel. Les membres du Gun-Glub demeurèrent 



82 DE LA TERRE A LA LUNE. 



à Tampa-Town, afin d'organiser les premiers travaux en s'aidant des gens 
du pays. 

Huit jours après son départ, le Taminco revenait dans la baie Espiritu- 
Santo avec une flottille de bateaux à vapeur. Murchison avait réuni quinze 
cents travailleurs. Aux mauvais jours de l'esclavage, il eût perdu son 
temps et ses peines. Mais depuis que l'Amérique, la terre de la liberté, ne 
comptait plus que des hommes libres dans son sein , ceux-ci accouraient 
partout où les appelait une main-d'œuvre largement rétribuée. Or l'ar- 
gent ne manquait pas au Gun-Club; il offrait à ses hommes une haute 
paie, avec gratifications considérables et proportionnelles. L'ouvrier em- 
bauché pour la Floride pouvait compter, après Tachèvement des travaux, 
sur un capital déposé en son nom à la banque de Baltimore. Murchison 
n'eut donc que l'embarras du choix, et il put se montrer sévère sur l'in- 
telli"-ence et l'habileté de ses travailleurs. On est autorisé à croire qu'il 
enrôla dans sa laborieuse légion l'élite des mécaniciens, des chauffeurs, 
des fondeurs, des chaufourniers, des mineurs, des briquetiers et des ma- 
nœuvres de tout genre, noirs ou blancs, sans distinction de couleur. Beau- 
coup d'entre eux emmenaient leur famille. C'était une véritable émigra- 
tion. 

Le 31 octobre, à dix heures du matin, cette troupe débarqua sur les 
quais de Tampa-Town ; on comprend le mouvement et l'activité qui ré- 
gnèrent dans cette petite ville dont on doublait en un jour la population. 
En effet, Tampa-Town devait gagner énormément à cette initiative du 
Gun-Glub, non par le nombre des ouvriers qui furent dirigés immédiate- 
ment sur Stone's-Hill, mais grâce à cette affluence de curieux qui con- 
vergèrent peu à peu de tous les points du globe vers la presqu'île flori- 

dienne. 

Pendant les premiers jours, on s'occupa de décharger l'outillage apporté 
par la flottille, les machines, les vivres, ainsi qu'un assez grand nombre 
de maisons de tôles faites de pièces démontées et numérotées. En même 
temps, Barbicane plantait les premiers jalons d'un railway long de quinze 
milles et destiné à relier Stone's-Hill à Tampa-Town. 

On sait dans quelles conditions se fait le chemin de fer américain ; ca- 
pricieux dans ses détours, hardi dans ses pentes, méprisant les garde- 
fous et les ouvrages d'art, escaladant les collines, dégringolant les vallées, 
le rail-road court en aveugle et sans souci de la ligne droite; il n'est pas 
coûteux, il n'est point gênant; seulement on y déraille et on y saute en 
toute liberté. Le chemin de Tampa-Town à Stone's-Hill ne fut qu'une 
siiftple bagatelle, et ne demanda ni grand temps ni grand argent pour 
j,'établir. 



PIOCHE ET TRUELLE. 83 



Da reste, Barbicane était l'âme de ce monde accouru à sa voix; il l'a- 
nimait, il lui communiquait son souffle, son enthousiasme, sa conviction; 
il se trouvait en tous lieux, comme s'il eût été doué du don d'ubiquité et 
toujours suivi de J -T, Maston, sa mouche bourdonnante. Son esprit pra- 
tique s'ingéniait à mille inventions. Avec lui point d'obstacles, nulle dif- 
ficulté, jamais d'embarras; il était mineur, maçon, mécanicien autant 
qu'artilleur, ayant des réponses pour toutes les demandes et des solutions 
pour tous les problèmes. Il correspondait activement avec le Gun-Glub ou 
l'usine de Goldspring, et jour et nuit, les feux allumés, la vapeur main- 
tenue en pression, le Tampico attendait ses ordres dans la rade d'Hillis- 
boro. 

Barbicane, le 1" novembre, quitta Tampa-Town avec un détachement 
de travailleurs, et dès le lendemain une ville de maisons mécaniques 
s'éleva autour de Stone's-IIill ; on l'entoura de palissades, et à son mou- 
vement, à son ardeur, on l'eût bientôt prise pour une des grandes cités 
de l'Union. La vie y fut réglée disciplinairement, et les travaux commen- 
cèrent dans un ordre parfait. 

Des sondages soigneusement pratiqués avaient permis de reconnaître la 
nature du terrain, et le creusement put être entrepris dès le 4 novembre. 
Ce jour-là Barbicane réunit ses chefs d'atelier et leur dit : 

« Yous savez tous, mes amis, pourquoi je vous ai réunis dans cette 
partie sauvage de la Floride. Il s'agit de couler un canon mesurant neuf 
pieds de diamètre intérieur, -six pieds d'épaisseur à ses parois et dix-neuf 
pieds et demi à son revêtement de pierre; c'est donc au total un puits 
large de soixante pieds qu'il faut creuser à une profondeur de neuf cents- 
Cet ouvrage considérable doit être terminé en huit mois ; or vous avez 
deux millions cinq cent quarante-trois mille quatre cents pieds cubes de 
terrain à ejitraire en deux cent cinquante-cinq jours, soit, en chiffres ronds, 
dix mille pieds cubes par jour. Ce qui n'offrirait aucune difficulté pour 
mille ouvriers travaillant à coudées franches sera plus pénible dans un 
espace relativement restreint. Néanmoins, puisque ce travail doit se faire, 
il se fera, et je compte sur votre courage autant que sur votre habileté. » 

A huit heures du matin, le premier coup de pioche fut donné dans le sol 
floridien, et depuis ce moment ce vaillant outil ne resta plus oisif un seul 
instant dans la main des mineurs. Les ouvriers se relayaient par quart de 
journée. 

D'ailleurs, quelque colossale que fût l'opération, elle ne dépassait point 
la limite des forces humaines. Loin de là. Que de travaux d'une difficulté 
plus réelle et dans lesquels les éléments durent être directement <?om- 
baltus, qui furent menés à bonne fin ! Et, pour ne parler que d'ouvrages 



84 DE LA TERRE A LA LUNE. 

semblables, il suffira de citer ce Puits du Père Joseph, construit auprès du 
Caire par le sultan Saladin, à une époque où les machines n'étaient pas 
encore venues centupler la force de l'homme, et qui descend au niveau 
même du Nil, à une profondeur de trois cents pieds ! Et cet autre puits 
creusé à Coblentz par le margrave Jean de Bade jusqu'à six cents pieds 
dans le sol! Eh bien! de quoi s'agissait-il, en somme? De tripler cette 
profondeur et sur une largeur décuple, ce qui rendrait le forage plus 
facile! Aussi il n'était pas un contre-maître, pas un ouvrier qui doutât du 
succès de l'opération. 

Une décision importante, prise par l'ingénieur Murchison, d'accord 
avec le président Barbicane, vint encore permettre d'accélérer la marche 
des travaux. Un article du traité portait que la Golumbiad serait frettée 
avec des cercles de fer forgé placés à chaud. Luxe de précautions inutiles, 
car l'engin pouvait évidemment se passer de ces anneaux compresseurs. 
On renonça donc à cette clause. De là une grande économie de temps, car 
on put alors employer ce nouveau système de creusement adopté main- 
tenant dans la construction des puits, par lequel la maçonnerie se fait en 
même temps que le forage. Grâce à ce procédé très-simple, il n'est plus 
nécessaire d'étayer les terres au moyen d'étrésillons; la muraille les 
contient avec une inébranlable puissance et descend d'elle-même par son 
propre poids. 

Cette manœuvre ne devait commencer qu'au moment où la pioche 
aurait atteint la partie solide du sol. 

Le 4 novembre, cinquante ouvriers creusèrent au centre même de l'en- 
ceinte palissadée, c'est-à-dire à la partie supérieure de Stone's-Hill, nn 
trou circulaire large de soixante pieds. 

La pioche rencontra d'abord une sorte de terreau noir, épais de sis 
pouces, dont elle eut facilement raison. A ce terreau succédèrent deux 
pieds d'un sable fin qui fut soigneusement retiré, car il devait servir à la 
confection du moule intérieur. 

Après ce sable apparut une argile blanche assez compacte, semblable 
à la marne d'Angleterre, et qui s'étageait sur une épaisseur de quatre 
pieds. 

Puis le fer des pics étincela sur la couche dure du sol, une espèce de 
roche formée de coquillages pétrifiés, très-sèche, très-solide, et que les 
outils ne devaient plus quitter. A ce point, le trou présentait une profon- 
deur de six pieds et demi, et les travaux de maçonnerie furent commencés. 

Au fond de cette excavation on construisit un « rouet » en bois de 
ch^ne, sorte de disque fortement boulonné et d'une solidité à toute épreuve; 
il était percé à son centre d'un trou offrant un diamètre égal au diamètre 



PIOCHE ET TRUELLE. 



extérieur de la Columbiad. Ce fut sur ce rouet que reposèrent les pre- 
mières assises de la maçonnerie, dont le ciment hydraulique enchaînait 
les pierres avec une inflexible ténacité. Les ouvriers, après avoir maçonné 
de la circonférence au centre, se trouvaient renfermés dans un puits large 
de vingt et un pieds. 

Lorsque cet ouvrage fut achevé, les mineurs reprirent le pic et la pioche, 
et ils entamèrent la roche sous le rouet même, en ayant soin de le sup- 
porter au fur et à mesure sur des tins ' d'une extrême solidité ; toutes les 
fois que le trou avait gagné deux pieds en profondeur, on retirait successi- 
vement ces tins ; le rouet s'abaissait peu à peu, et avec lui le massif annu- 
laire de maçonnerie,, à la couche supérieure duquel les maçons travaillaient 
incessamment, tout en réservant des « évents, » qui devaient permettre 
aux gaz de s'échapper pendant l'opération de la fonte. 

Ce genre de travail exigeait de la part des ouvriers une habileté extrême 
et une attention de tous les instants; plus d'tm, en creusant sous le rouet, 
fut blessé dangereusement par les éclats de pierre, et même mortellement ; 
mais l'ardeur ne se ralentit pas une seule minute^ et jour et nuit : le jour, 
aux rayons d'un soleil qui versait, quelques mois plus tard, quatre-vingt- 
dix-neuf degrés ' de chaleur à ces plaines calcinées ; la nuit, sous les blan- 
ches nappes de la lumière électrique, le bruit des pics sur la roche, la dé- 
tonation des mines, le grincement des machines, le tourbillon des fumées 
éparses dans les airs tracèrent autour de Stone's-Hill un cercle d'épou- 
vante que les troupeaux de bisons ou les détachements de Séminoles n'o- 
saient plus franchir. \ 

Cependant les travaux avançaient réguhèrement ; des grues à vapeur 
activaient l'enlèvement des matériaux ; d'obstacles inattendus il fut peu 
question, mais seulement de difficultés prévues, et l'on s'en tirait avec 
habileté. 

Le premier mois écoulé, le puits avait atteint la profondeur assignée 
pour ce laps de temps, soit cent douze pieds. En décembre cette profon- 
deur fut doublée, et triplée en janvier. Pendant le mois de février, les 
travailleurs eurent à lutter contre une nappe d'eau qui se fit jour à tra- 
vers Fécorce terrestre. Il fallut employer des pompes puissantes et des ap- 
pareils à air comprimé pour l'épuiser afin de bétonner l'orifice des sources, 
comme on aveugle une voie d'eau à bord d'un navire . Enfin on eut raison 
de ces courants malencontreux. Seulement, par suite de la mobilité du 
terrain, le rouet céda en partie, et il y eut un éboulement partiel. Que 



i. Sortes de chevalets. 

2. Quarante degrés centigrades. 



86 DE LA TERRE A LA LUNE. 



l'on juge de l'épouvantable poussée de ce disque de maçonnerie haut de 
soixante-quinze toises! Cet accident coûta la vie à plusieurs ouvriers. 

Trois semaines durent être employées à étayer le revêtement de pierre, 
à le reprendre en sous-œuvre et à rétablir le rouet dans ses conditions 
premières de solidité. Mais grâce à l'habileté de l'ingénieur, à la puissance 
des machines employées, l'édifice, un instant compromis, retrouva son 
aplomb, et le forage continua. 

Aucun incident nouveau n'arrêta désormais la marche de l'opération, 
et le 10 juin, vingt jours avant l'expiration des délais fixés par Barbicane, 
le puits, entièrement revêtu de son parement de pierres, avait atteint la 
profondeur de neuf cents pieds. Au fond, la maçonnerie reposait sur un 
cube massif mesurant trente pieds d'épaisseur, tandis qu'à sa partie supé- 
rieure elle venait affleurer le sol. 

Le président Barbicane et les membres du Gun-Club félicitèrent chau- 
dement TingénieurMurchison; son travail cyclopéen s'était accompli dans 
des conditions extraordinaires de rapidité. 

Pendant ces huit mois, Barbicane ne quitta pas un instant Stone's-Hiil ; 
tout en suivant de près les opérations du forage, il s'inquiétait incessam- 
ment du bien-être et de la santé de ses travailleurs, et il fut assez heu- 
reux pour éviter ces épidémies communes aux grandes agglomérations 
d'hommes et si désastreuses dans ces régions du globe exposées à toutes 
les influences tropicales . 

Plusieurs ouvriers, il est vrai, payèrent de leur vie les imprudences in- 
hérentes à ces dangereux travaux ; mais ces déplorables malheurs sont im- 
possibles à éviter, et ce sont des détails dont les Américains se préoccupent 
assez peu. Ils ont plus souci de l'humanité en général que de l'individu 
en particulier. Cependant Barbicane professait les principes contraires, et 
il les appliquait en toute occasion. Aussi, grâce à ses soins, à son intelii- 
gence, à son utile intervention dans les cas difficiles, à sa prodigieuse et 
humaine sagacité, la moyenne des catastrophes ne dépassa pas celle des 
pays d'outre-mer cités pour leur luxe de précautions, entre autres la 
France, où l'on compte environ un accident sur deux cent mille francs de 
travaux. 



LA FÊTE DE LA FONTE. 87 



CHAPITRE XV 



LA FETE DE LA FONTE. 



Pendant les huit mois qui furent employés à l'opération du forage, les 
travaux préparatoires de la fonte avaient été conduits simultanément avec 
une extrême rapidité; un étranger, arrivant à Stone's-Hill, eût été fort 
surpris du spectacle offert à ses regards. 

A six cents yards du puits, et circulairement disposés autour de ce 
point central, s'élevaient douze cents fours à réverbère, larges de six pieds 
chacun et séparés l'un de l'autre par un intervalle d'une demi-toise. La 
ligne développée par ces douze cents fours offrait une longueur de deux 
milles K Tous étaient construits sur le même modèle avec leur haute che- 
minée quadrangulaire, et ils produisaient le plus singulier effet. J.-T. Mas- 
ton trouvait superbe cette disposition architecturale. Cela lui rappelait 
les monuments de Washington. Pour lui, il n'existait rien de plus beau, 
même en Grèce, « où d'ailleurs, disait-il, il n'avait jamais été. » 

On se rappelle que, dans sa troisième séance, le Comité se décida à 
employer la fonte de fer pour la Columbiad, et spécialement la fonte 
grise. Ce métal est, en effet, plus tenace, plus ductile, plus doux, facile- 
ment alésable, propre à toutes les opérations de moula,ge, et, traité au 
charbon de terre, il est d'une qualité supérieure pour les pièces de grande 
résistance, telles que canons, cylindres de machines à vapeur, presses 
hydrauliques, etc. 

Mais la fonte, si elle n'a subi qu'une seule fusion, est rarement assez 
homogène, et c'est au moyen d'une deuxième fusion qu'on l'épure, qu'on 
la raffine, en la débarrassant de ses derniers dépôts terreux. 

Aussi, avant d'être expédié à Tampa-Town, le minerai de fer, traité 
dans les hauts fourneaux de Goldspring et mis en contact avec du charbon 
et du silicium chauffé à une forte température, s'était carburé et trans- 
formé en fonte *. Après cette première opération, le métal fut dirigé vers 
Stone's-Hill. Mais il s'agissait de cent trente-six millions de livres de 
fonte, masse trop coûteuse à expédier par les railways; le prix du trans- 

1 . Trois mille six cents mètres environ. 

i. C'est en enlevant ce carbone et ce silicium par l'opération de l'affinage dans les fours à puddler que 
l'on transforme la fonte en fer ductile. 



88 



DE LA TERRE A LA LUxNE. 








Les travaux avançaient rcgulitien'ent (p. 83,. 

port eût doublé le prix de la matière. Il parut préférable d'affréter des 
navires à New- York et de les charger de la fonte en barres; il ne fallut 
pas moins de soixante-huit bâtiments de mille tonneaux, une véritable 
flotte qui, le 3 mai, sortit des passes de New-York, prit la route de l'O- 
céan, prolongea les côtes américaines, embouqua le canal de Bahama, 
doubla la pointe floridienne, et, le 10 du même mois, remontant la baie 
Ëspiritu-Sanlo, vint mouiller sans avaries dans le port de Tampa-Town. 
Là les navires furent déchargés dans les wagons du rail-road de Stone's- 
îlill, et, vers le milieu de janvier, l'énorme masse de métal se trouvait 
rendue à destination. 

On comprend aisément que ce n'était pas trop de douze cents fours 



LA FÊTE DE LA FONTE. 



89 





Lafont£ (p. t)l . 



pour liquéfier en même temps ces soixante mille tonnes de tonte. Chacun 
de ces fours pouvait contenir près de cent quatorze mille livres de métal ; 
on les avait établis sur le modèle de ceux qui servirent à la fonte du canon 
Rodman ; ils affectaient la forme trapézoïdale, et étaient très-surbaissés. 
L'appareil de chauffe et la cheminée se trouvaient aux deux extrémités du 
fourneau, de telle sorte que celui-ci était également chauffé dans toute 
son étendue. Ces fours, construits en briques réfractaires, se composaient 
uniquement d'une grille pour brûler le charbon de terre, et d'une «sole » 
sur laquelle devaient être déposées les barres de fonte ; cette sole, incli- 
née sous un angle de vingt-cinq degrés, permettait au métal de s'écouler 



90 DE LA TERRE A LA LUNE. 

dans les bassins de réception ; de là douze cents rigoles convergentes le 
dirigeaient vers le puits central. 

Le lendemain du jour où les travaux de maçonnerie et de forage furent 
terminés, Barbicane fit procéder à la confection du moule intérieur ; il 
s'agissait d'élever au centre du puits, et suivant son axe, un cylindre haut 
de neuf cents pieds et large de neuf, qui remplissait exactement l'espace 
réservé à l'âme de la Columbiad. Ce cylindre fut composé d'un mélange 
de terre argileuse et de sable, additionné de foin et de paille. L'inter- 
valle laissé entre le moule et la maçonnerie devait être comblé par le mé- 
tal en fusion, qui formerait ainsi des parois de six pieds d'épaisseur. 

Ce cylindre, pour se maintenir en équilibre, dut être consolidé par des 
armatures de fer et assujetti de distance en distance au moyen de traverses 
scellées dans le revêtement de pierre ; après la fonte, ces traverses de- 
vaient se trouver perdues dans le bloc de métal, ce qui n'offrait aucun 
inconvénient . 

Cette opération se termina le 8 juillet, et le coulage fut fixé au lende- 
main. 

« Ce sera une belle cérémonie que cette fête de la fonte, dit J.-T. Maston 
à son ami Barbicane. 

— Sans doute , répondit Barbicane, mais ce ne sera pas une fête pu- 
blique ! 

— Comment ! vous n'ouvrirez pas les portes de l'enceinte à tout venant ? 

— Je m'en garderai bien, Maston ; la fonte de la Columbiad est une 
opération délicate, pour ne pas dire périlleuse , et je préfère qu'elle s'ef- 
fectue à huis clos. Au départ du projectile, fête si l'on veut, mais jusque- 
là, non. » 

Le président avait raison ; l'opération pouvait offrir des dangers im- 
prévus, auxquels une grande affluence de spectateurs eût empêché de 
parer. Il fallait conserver la liberté de ses mouvements. Personne ne fut 
donc admis dans l'enceinte, à l'exception d'une délégation des membres du 
G un-Club, qui fit le voyage de Tampa-Town. On vit là le fringant Bilsby, 
ïom Hunter, le colonel Blomsberry, le major Elphiston, le général 
Morgan, et tutti quanti, pour lesquels la fonte de la Columbiad devenait 
iune affaire personnelle. J.-T. Maston s'était constitué leur cicérone ; il ne 
leur fit grâce d'aucun détail; il les conduisit partout, aux magasins, 
aux ateliers, au milieu des machines, et il les força de visiter les douze 
cents fourneaux les uns après les autres. A la douze centième visite, ils 
étaient un peu écœurés. 

La fonte devait avoir lieu à midi précis ; la veille, chaque four avait été 
chargé de cent quatorze mille livres de métal en barres, disposées par 



LA FÊTE DE LA FONTE. 91 



piles croisées, afin que l'air chaud pût circuler librement entre elles. 
Depuis le matin, les douze cents cheminées vomissaient dans l'atmosphère 
leurs torrents de flammes, et le sol était agité de sourdes trépidations. 
Autant de livres de métal à fondre, autant de livres de houille à brûler. 
C'étaient donc soixante-huit mille tonnes de charbon, qui projetaient de- 
vant le disque du soleil un épais rideau de fumée noire. 

La chaleur devint bientôt insoutenable dans ce cercle de fours dont les 
ronflements ressemblaient au roulement du tonnerre ; de puissants ven- 
tilateurs y joignaient leurs souffles continus et saturaient d'oxygène tous 
ces foyers incandescents. 

L'opération, pour réussir, demandait à être rapidement conduite. Au 
signal donné par un coup de canon , chaque four devait livrer passage 
à la fonte liquide et se vider entièrement. 

Ces dispositions prises, chefs et ouvriers attendirent le moment déter- 
miné avec une impatience mêlée d'une certaine quantité d'émotion. Il n'y 
avait plus personne dans l'enceinte, et chaque contre-maître fondeur se 
tenait à son poste près des trous de coulée. 

Barbicane et ses collègues, installés sur une éminence voisine, assis- 
taient à l'opération. Devant eux, une pièce de canon était là, prête à faire 
feu sur un signe de l'ingénieur. 

Quelques minutes avant midi, les premières gouttelettes du métal com- 
mencèrent à s'épancher; les bassins de réception s'emplirent peu à peu, 
et lorsque la fonte fut entièrement liquide, on la tint en repos pendant 
quelques instants, afin de faciliter la séparation des substances étrangères. 

Midi sonna. Un coup de canon éclata soudain et jeta son éclair fauve 
dans les airs. Douze cents trous de coulée ^'ouvrirent à la fois, et douze 
cents serpents de feu rampèrent vers le puits central, en déroulant leurs 
anneaux incandescents. Là ils se précipitèrent, avec un fracas épouvan- 
table, à une profondeur de neuf cents pieds. C'était un émouvant et ma- 
gnifique spectacle . Le sol tremblait, pendant que ces flots de fonte, lan- 
çant vers le ciel des tourbillons de fumée, volatilisaient en même temps 
l'humidité du moule et la rejetaient par les évents du revêtement de 
pierre sous la forme d'impénétrables vapeurs. Ces nuages factices dérou- 
laient leurs spirales épaisses en montant vers le zénith jusqu'à une hau- 
teur de cinq cents toises. Quelque sauvage, errant au-delà des limites de 
l'horizon, eût pu croire à la formation d'un nouveau cratère au sein de la 
Floride, et cependant ce n'était là ni une éruption, ni une trombe, ni un 
orage, ni une lutte d'éléments, ni un de ces phénomènes terribles que la 
nature est capable de produire ! Non ! l'homme seul avait créé ces vapeurs 
rougeâtres, ces flammes gigantesques dignes d'un volcan, ces trépidations 



92 DE LA TERRE A LA LUNE. 

bruyantes semblables aux secousses d'un tremblement de terre, ces mugis- 
sements rivaux des ouragans et des tempêtes, et c'était sa main qui préci- 
pitait, dans un abîme creusé par elle, tout un Niagara de métal en fusion. 



CHAPITKE XVI 



LA COLUMBIAD. 



L'opération de la fonte avait-elle réussi ? On en était réduit à de simples 
conjectures. Cependant tout portait à croire au succès, puisque le moule 
avait absorbé la masse entière du métal liquéfié dans les fours. Quoi qu'il 
en soit, il devait être longtemps impossible de s'en assurer directement. 

En effet, quand le major Rodman fondit son canon de cent soixante 
mille livres, il ne fallut pas moins de quinze jours pour en opérer le re- 
froidissement. Combien de temps, dès lors, la monstrueuse Columbiad, 
couronnée de ses tourbillons de vapeurs, et défendue par sa chaleur in- 
tense, allait-elle se dérober aux regards de ses admirateurs? Il était diffi- 
cile de le calculer. 

L'impatience des membres du Gun-Glub fut mise pendant ce laps de 
temps à une rude épreuve. Mais on n'y pouvait rien. J.-T. Maston faillit 
se rôtir par dévouement. Quinze jours après la fonte, un immense panache 
de fumée se dressait encore en plein ciel, et le sol brûlait les pieds dans un 
rayon de deux cents pas autour du sommet de Stone's-Hill. 

Les jours s'écoulèrent, les semaines s'ajoutèrent l'une à l'autre. Nul 
moyen de refroidir l'immense cylindre. Impossible de s'en approcher. Il 
fallait attendre, et les membres du Gun-Club rongeaient leur frein. 

« Nous voilà au 10 août, dit un matin J.-T. Maston. Quatre mois à 
peine nous séparent du premier décembre ! Enlever le moule intérieur, 
calibrer l'âme de la pièce, charger la Columbiad, tout cela est à faire ! 
Nous ne serons pas prêts ! On ne peut seulement pas approcher du 
canon! Est-ce qu'il ne se refroidira jamais ! Voilà qui serait une mystifi- 
cation cruelle ! » 

On essayait de calmer l'impatient secrétaire sans y parvenir, Barbicane 
ne disait rien, mais son silence cachait une sourde irritation. Se voir abso- 
lument arrêté par un obstacle dont le temps seul pouvait avoir raison, — 
le temps, un ennemi redoutable dans les circonstances, — et être à la dis- 
crétion d'un ennemi, c'était dur pour des gens de guerre. 



LA GOLUMBIAD. 93 



Cependant des observations quotidiennes permirent de constater un 
certain changement dans l'état du sol. Vers le 15 août, les vapeurs proje- 
tées avaient diminué notablement d'intensité et d'épaisseur. Quelques 
jours après, le terrain n'exhalait plus qu'une légère buée, dernier souffle 
du monstre enfermé dans son cercueil de pierre. Peu à peu les tressaille-A 
ments du sol vinrent à s'apaiser, et le cercle de calorique se restreignit ; les 
plus impatients des spectateurs se rapprochèrent; un jour on gagna deux 
toises, le lendemain, quatre, et, le 22 août, Barbicane, ses collègues, l'ingé- 
nieur, purent prendre place sur la nappe de fonte qui effleurait le sommet 
de Stone's-Hill, un endroit fort hygiénique, à coup sûr, où il n'était pas 
encore permis d'avoir froid aux pieds. 

« Enfin ! » s'écria le président du Gun-Club avec un immense soupir de 
satisfaction. 

Les travaux furent repris le même jour. On procéda immédiatement à 
l'extraction du moule intérieur, afin de dégager l'âme de la pièce ; le pic, 
la pioche, les outils à tarauder fonctionnèrent sans relâche ; la terre argi- 
leuse et le sable avaient acquis une extrême dureté sous l'action de la cha- 
leur ; mais, les machines aidant, on eut raison de ce mélange encore brû- 
lant au contact des parois de fonte ; les matériaux extraits furent rapide- 
ment enlevés sur des chariots mus à la vapeur, et l'on fit si bien, l'ardeur 
au travail fut telle, l'intervention de Barbicane si pressante, et ses argu- 
ments présentés avec une si grande force sous la forme de dollars, que, le 
3 septembre, toute trace du moule avait disparu. 

Immédiatement l'opération de l'alésage commença; les machines furent 
installées sans retard et manœuvrèrent rapidement de puissants alésoirs 
dont le tranchant vint mordre les rugosités de la fonte. Quelques semaines 
plus tard, la surface intérieure de l'immense tube était parfaitement cylin- 
drique, et l'âme de la pièce avait acquis un poli parfait. 

Enfin, le 22 septembre, moins d'un an après la communication Barbi- 
cane, rénorme engin, rigoureusement calibré et d'une verticalité absolue, 
relevée au moyen d'instruments délicats, fut prêt à fonctionner. Il n'y avait 
plus que la Lune à attendre, mais on était sûr qu'elle ne manquerait pas 
au rendez-vous. 

La joie de J.-T. Maston ne connut plus de bornes, et il faillit faire une 
chute effrayante, en plongeant ses regards dans le tube de neuf cents pieds. 
Sans le bras droit de Blomsberry, que le digne colonel avait heureusement 
conservé, le secrétaire du Gun-Club, comme un nouvel Erostrate, eût 
trouvé la mort dans les profondeurs de la Columbiad. 

Le canon était donc terminé; il n'y avait plus de doute possible sur sa 
parfaite exécution ; aussi, le 6 octobre, le capitaine Nicholl, quoi qu'il en 



94 DE LA TERRE A LA LUNE. 

eût, s'exécuta vis-à-vis du président Barbicane, et celui-ci inscrivit sur ses 
livres, à la colonne des recettes, une somme de deux mille dollars. On est 
autorisé à croire que la colère du capitaine fut poussée aux dernières li- 
mites et qu'il en fit une maladie. Cependant il avait encore trois paris de 
trois mille, quatre mille et cinq mille dollars, et pourvu qu'il en gagnât 
deux, son affaire n'était pas mauvaise, sans être excellente. Mais l'argent 
n'entrait point dans ses calculs, et le succès obtenu par son rival, dans la 
fonte d'un canon auquel des plaques de dix toises n'eussent pas résisté, lui 
portait un coup terrible. 

Depuis le 23 septembre, l'enceinte de Stone's-Hill avait été largement 
ouverte au public, et ce que fut l'affluence des visiteurs se comprendra sans 
peine. 

En effet, d'innombrables curieux, accourus de tous les points des Etats- 
Unis, convergeaient vers la Floride. La ville de Tampa s'était prodigieu- 
sement accrue pendant cette année, consacrée tout entière aux travaux du 
Gun-Club, et elle comptait alors une population de cent cinquante mille 
âmes. Après avoir englobé lefortBrooke dans un réseau de rues, elle s'al- 
longeait maintenant sur cette langue de terre qui sépare les deux rades de 
la baie Espiritu-Santo ; des quartiers neufs, des places nouvelles, toute 
une forêt de maisons, avaient poussé sur ces grèves naguère désertes, à la 
chaleur du soleil américain. Des compagnies s'étaient fondées pour l'érec- 
tion d'églises, d'écoles, d'habitations particulières, et en moins d'un an 
l'étendue de la ville fut décuplée. 

On sait que les Yankees sont nés commerçants ; partout où le sort les 
jette, de la zone glacée à la zone torride, il faut que leur instinct des af- 
faires s'exerce utilement. C'est pourquoi de simples curieux, des gens ve- 
nus en Floride dans l'unique but de suivre les opérations du Gun-Club, 
se laissèrent entraîner aux opérations commerciales dès qu'ils furent ins- 
tallés à Tampa. Ees navires frétés pour le transportement du matériel et 
des ouvriers avaient donné au port une activité sans pareille. Bientôt 
d'autres bâtiments, de toute forme et de tout tonnage, chargés de vivres, 
d'approvisionnements, de marchandises, sillonnèrent la baie et les deux 
rades ; de vastes comptoirs d'armateurs, des offices de courtiers s'établi- 
rent dans la ville, et la Shipping Gazette ^ enregistra chaque jour des ar- 
rivages nouveaux au port de Tampa. 

Tandis que les routes se multipliaient autour de la ville, celle-ci, en 
considération du prodigieux accroissement de sa population et de son com- 
merce, fut enfin reliée par un chemin de fer aux États méridionaux de l'U- 

1 , Gazette maritime. 



LA COLUMBIAD. 95 



nion. Un railway rattacha la Mobile à Pensacola, le grand arsenal mari- 
time du Sud; puis, de ce point important, il se dirigea sur Tallahassee. 
Là existait déjà un petit tronçon de voie terrée, long de vingt et un milles, 
par lequel Tallahassee se mettait en communication avec Saint-Marks, 
sur les bords de la mer. Ce fut ce bout de road-way qui fut prolongé jus- 
qu'à Tampa-Town, en vivifiant sur son passage et en réveillant les por- 
tions mortes ou endormies de la Floride centrale. Aussi Tampa, grâce à 
ces merveilles de l'industrie dues à l'idée éclose un beau jour dans le 
cerveau d'un homme, put prendre à bon droit les airs d'une grande ville. 
On l'avait surnommée « Moon-City *,» et la capitale des Flçrides subissait 
une éclipse totale, visible de tous les points du monde. 

Chacun comprendra maintenant pourquoi la rivalité fut si grande entre 
le Texas et la Floride, et l'irritation des Texiens quand ils se virent dé- 
boutés de leurs prétentions par le choix du Gun-Club. Dans leur sagacité 
prévoyante, ils avaient compris ce qu'un pays devait gagner à l'expérience 
tentée par Barbicane et le bien dont un semblable coup de canon serait 
accompagné. Le Texas y perdait un vaste centre de commerce, des che- 
mins de fer et un accroissement considérable de population. Tous ces 
avantages retournaient à cette misérable presqu'île floridienne, jetée 
comme une estacade entre les flots du golfe elles vagues de l'océan Atlan- 
tique. Aussi, Barbicane partageait-il avec le général Santa- Anna toutes 
les antipathies texiennes. 

Cependant, quoique livrée à sa furie commerciale et à sa fougue indus- 
trielle, la nouvelle population de Tampa-Town n'eut garde d'oublier les 
intéressantes opérations du Gun-Glub. Au contraire. Les plus minces dé- 
tails de l'entreprise, le moindre coup de pioche, la passionnèrent. Ce fut 
un va-et-vient incessant entre la ville et Stone's-Hill, une procession, 
mieux encore, un pèlerinage. 

On pouvait déjà prévoir que, le jour de l'expérience, l'agglomération 
des spectateurs se chiffrerait par millions, car ils venaient déjà de tous les 
points de la terre s'accumuler sur l'étroite presqu'île. L'Europe émigrait 
en Amérique. 

Mais jusque-là, il faut le dire, la curiosité de ces nombreux airivants 
n'avait été que médiocrement satisfaite. Beaucoup comptaient sur le spec- 
tacle de la fonte, qui n'en eurent que les fumées. C'était peu pour des 
yeux avides; mais Barbicane ne voulut admettre personne à cette opéra- 
tion. De là maugréement, mécontentement, murmures; on blâma le pré- 
sident ; on le taxa d'absolutisme ; son procédé fut déclaré «peu américain.» 

1. Cité de la Lune. 



96 



DE LA TERRE A LA LUNE. 




Tampa-Town, après Top^ration (p. 94). 



Il y eut presque une émeute autour des palissades de Stone's-HilL Barbi- 
cane, on le sait, resta inébranlable dans sa décision. 

Mais, lorsque la Columbiad fut entièrement terminée , le huis clos ne 
put être maintenu ; il y aurait eu mauvaise grâce, d'ailleurs, à fermer ses 
portes, pis même, imprudence à mécontenter les sentiments publics. 
Barbicane ouvrit donc son enceinte à tout venant} cependant, poussé par 
son esprit pratique, il résolut de battre monnaie sur la curiosité publique. 

C'était beaucoup de contempler l'immense Columbiad, mais descendre 
dans ses profondeurs, voilà ce qui semblait aux Américains être le nec 
plus ultra du bonheur en ce monde. Aussi pas un curieux qui ne voulût 
se donner la jouissance de visiter intérieurement cet abime de métal. Des 



LA COLUMBIAD 




Le festin dans la Columbiad (p. 9S). 

appareils, suspendus à un treuil à vapeur, permirent aux spectateurs de 
satisfaire leur curiosité. Ce fut une fureur. Femmes, enfants, vieillards, 
tous se firent un devoir de pénétrer jusqu'au fond de l'âme les mystères 
du canon colossal. Le prix de la descente fut fixé à cinq dollards par per- 
sonne, et, malgré son élévation, pendant les deux mois qui précédèrent 
l'expérience, l'afflutnce des visiteurs permit au Gun-Glub d'encaisser près 
de cinq cent mille dollars (1). 

Inutile de dire que les premiers visiteurs de la Columbiad furent les 
membres du Gun-Club, avantage justement réservé à l'illustre assemblée. 



!. Deux niiliions sept cent dix mille francs. 



98 DE LA TERRE A LA LUNE. 



Cette solennité eut lieu le 25 septembre. Une caisse d'honneur descendit 
le président Barbicane, J.-T. Maston, le major Elphiston, le général Mor- 
gan, le colonel Blombeberry, l'ingénieur Murchison et d'autres membres 
distino-ués du célèbre club. En tout, une dizaine. Il faisait encore bien 
chaud au fond de ce long tube de métal. On y étouffait un peu ! Mais quelle 
joie ! quel ravissement ! Une table de dix couverts avait été dressée sur le 
massif de pierre qui supportait la Columbiad éclairée à giorno par un jet 
de lumière électrique. Des plats exquis et nombreux , qui semblaient 
descendre du ciel, vinrent se placer successivement devant les convives, 
et les meilleurs vins de France coulèrent à profusion pendant ce repas 
splendide servi à neuf cents pieds sous terre. 

Le festin fut très-animé et même très-bruyant; des toasts nombreux 
s'entre-croisèrent; on but au globe terrestre, on but à son satellite, on but 
au Gun-Club, on but à l'Union, à la Lune, à Phœbé, à Diane, à Séléné;, 
à l'astre des nuits, à la « paisible courrière du firmament ! » Tous ces hur- 
rahs, portés sur les ondes sonores de l'immense tube acoustique , arri- 
vaient comme un tonnerre à son extrémité, et la foule, rangée autour de 
Stone's-Hill, s'unissait de cœur et de cris aux dix convives enfouis au 
fond de la gigantesque Columbiad. 

J.-T. Maston ne se possédait plus ; s'il cria plus qu'il ne gesticula, 
s'il but plus qu'il ne mangea, c'est un point difficile à établir. En tout 
cas, il n'eût pas donné sa place pour un empire, « non, quand même le 
canon chargé, amorcé et faisant feu à l'instant, aurait dû l'envo^^er par 
morceaux dans les espaces planétaires. » 



CHAPITRE XVII 



UNE DÉPÊCHE TÉLÉGRAPHIQUE. 



Les grands travaux entrepris par le Gun-Club étaient , pour ain^i 
dire, terminés, et cependant , deux mois allaient encore s'écouler avant le 
jour où le projectile s'élancerait vers la Lune. Deux mois qui devaient 
paraître longs comme des années à l'impatience universelle ! Jusqu'alors 
les moindres détails de l'opération avaient été chaque jour reproduits par 
les journaux, que l'on dévorait d'un œil avide et passionné ; mais il était 
à craindre que désormais, ce « dividende d'intérêt » distribué au public 



LE PASSAGER DE L'ATLANTA. 99 

ne lut fort diminué, et chacun s'effrayait de n'avoir plus à toucher sa 
part d'émotions quotidiennes. 

11 n'en fut rien ; l'incident le plus inattendu, le plus extraordinaire, le 
plus incroyable, le plus invraisemblaiDie vint fanatiser à nouveau les es- 
prits haletants et rejeter le monde] entier sous le coup d'une poignante 
surexcitation. 

Un jour, le 30 septembre, à trois heures quarante-sept minutes du soir, 
un télégramme, transmis par le câble immergé entre Valentia (Irlande), 
Terre-Neuve et la côte américaine, arriva à l'adresse du président Bar- 
bicane. 

Le président Barbicane rompit l'enveloppe, lut la dépêche, et, qu<^l. 
que fût son pouvoir sur lui-même , ses lèvres pâlirent, ses yeux se trou- 
blèrent à la lecture des vingt mots de ce télégramme. 

Voici le texte de cette dépêche, qui figure maintenant aux archives 

de Gun-Club : 

c( FRANCE, PARIS* 

« 30 septembre, 4 h. matin. 

« Barbicane, Tampa, Floride, 
K États-Unis. 

« Remplacez obus sphérique par projectile cylindre-conique. Partirai 
« dedans. Arriverai par steamer Atlanta. 

« Michel Ardan. » 



CHAPITRE XVIII 



LE PASSAGER DE l.\\TLANTA. 

Si cette foudroyante nouvelle, au lieu de voler sur les fils électriques, fût 
arrivée simplement par la poste et sous enveloppe cachetée, si les employés 
français, irlandais, terre-neuviens, américains n'eussent pas été nécessai- 
rement dans la confidence du télégraphe, Barbicane n'aurait pas hésité un 
seul instant. Il se serait tû par mesure de prudence et pour ne pas déconsi- 
dérer son œuvre. Ce télégramme pouvait cacher une mystification, venant 
d'un Français surtout. Quelle apparence qu'un homme quelconque fût 
assez audacieux pour concevoir seulement l'idée d'un pareil voyage? Et si 
cet homme existait, n'était-ce pas un fou qu'il fallait enfermer dans un ca- 
banon et non dans un boulet? 



100 DE LA TERRE A LA LUNE. 



Mais la dépêche était connue, car les appareils de transmission sont peu 
discrets de leur nature, et la proposition de Michel Ardan courait déjà les 
divers États de l'Union. Ainsi Barbicane n'avait plus aucune raison de se 
taire. Il réunit donc ses collègues présents à Tampa-Town, et sans laisser 
voir sa pensée, sans discuter le plus ou moins de créance que méritait le 
télégramme, il en lut froidement le texte laconique. 

c(Pds possible '. — C'est invraisemblable !— Pure plaisanterie !— On s'est 
moqué de nous ! — Ridicule ! — Absurde ! » Toute la série des expressions 
qui servent à exprimer le doute, Tincrédulité, la sottise, la folie, se déroula 
pendant quelques minutes, avec accompagnement des gestes usités en pa- 
reille circonstance. Chacun souriait, riait, haussait les épaules ou éclatait 
de rire, suivant sa disposition d'humeur. Seul, J.-T. Maston eut un mot 
superbe : 

«C'est une idée cela! s'écria-t-il. 

—Oui, lui répondit le major, mais s'il est quelquefois permis d'avoir des 
idées comme celles-là, c'estàla condition de ne pas même songer à les mettre 
à exécution. 

— Et pourquoi pas?» répliqua vivement le secrétaire du Gun-Glub, prêt 
à discuter. Mais on ne voulut pas le pousser davantage. 

Cependant le nom de Michel Ardan circulait déjà dans lavilledeTampa. 
Les étrangers et les indigènes se regardaient, s'interrogeaient et plaisan- 
taient, non pas cet Européen, — un mythe, un individu chimérique,— mais 
J.-T. Maston, qui avait pu croire à l'existence de ce personnage légendaire. 
Quand Barbicane proposa d'envoyer un projectile à la Lune, chacun trouva 
l'entreprise naturelle, praticable, une pure affaire de balistique ! Mais qu'un 
être raisonnable ofirit de prendre passage dans le projectile, de tenter ce 
voyage invraisemblable, c'était une proposition fantaisiste, une plaisante- 
rie, une farce, et pour employer un mot dont les Français ont précisément 
la traduction exacte dans leur langage familier, un «humbug* !» 

Les moqueries durèrent jusqu'au soir sans discontinuer, et l'on peut af- 
firmer que toute l'Union fut prise d'un fou rire, ce qui n'est guère habituel 
à un pays où les entreprises impossibles trouvent volontiers des prôneurs, 
des adeptes, des partisans. 

Cependant la proposition de Michel Ardan, comme toutes les idées nou- ^ 
velles, ne laissait pas de tracasser certains esprits. Cela dérangeait le cours 
des émotions accoutumées. «On n'avait pas songé à cela!» Cet incident 
devint bientôt une obsession par son étrangetémême. On y pensait. Que de 
choses niées la veille dont le lendemain a fait des réalités ! Pourquoi ce 

1 . Mystification. 



LE PASSAGER DE L'ATLANTA. 101 

voyage ne s'accomplirait-il pas nn jour ou l'autre? Mais, en tout cas, l'homme 
qui voulait se risquer ainsi devait être fou, et décidément, puisque son 
projet ne pouvait être pris au sérieux, il eût mieux fait de se taire, au lieu 
de troubler toute une population par ses billevesées ridicules. 

Mais, d'abord, ce personnage existait-il réellement? Grande question ! 
Ce nom, «Michel Ardan,» n'étaitpas inconnu à l'Amérique! Il appartenait à 
un Européen fort cité pour ses entreprises audacieuses. Puis, ce télégramme 
lancé à travers les profondeurs de l'Atlantique, cette désignation du na- 
vire sur lequel le Français disait avoir pris passage, la date assignée à sa 
prochaine arrivée, toutes ces circonstances donnaient à la proposition un 
certain caractère de vraisemblance. Il fallait en avoir le cœur net. Bientôt 
les individus isolés se formèrent en groupes ; les groupes se condensèrent 
sous l'action de la curiosité comme des atomes en vertu de l'attraction mo- 
léculaire, et, finalement, il en résulta une foule compacte, qui se dirigea 
vers la demeure du président Barbicane. 

Celui-ci, depuis l'arrivée de la dépêche, ne s'était pas prononcé; il avait 
laissé l'opinion de J.-T. Maston se produire, sans manifester ni approba- 
tion ni blâme; il se tenait coi, et se proposait d'attendre les événements, 
mais il comptait sans l'impatience publique, et vit d'un œil peu satisfait la 
population de Tampa s'amasser sous ses fenêtres. Bientôt des murmures, 
des vociférations, l'obligèrent à paraître. On voit qu'il avait tous les de- 
voirs et, par conséquent, tous les ennuis de la célébrité. 

Il parut donc; le silence se fit, et un citoyen, prenant la parole, lai posa 
carrément la question suivante : « Le personnage désigné dans la dépêche 
sous le nom de Michel Ardan est-il en route pour l'Amérique, oui ou non ? 

— Messieurs, répondit Barbicane, je ne le sais pas plus que vous. 

— Il faut le savoir, s'écrièrent des voix impatientes. 

— Le temps nous l'apprendra, répondit froidement le président. 

— Le temps n'a pas le droit de tenir en suspens un pays tout entier, re- 
prit l'orateur. Avez- vous modifié les plans du projectile, ainsi que le de- 
mande le télégramme? 

— Pas encore, Messieurs ; mais, vous avez raison, il faut savoir à quoi s'en 
tenir; le télégraphe, qui a causé toute cette émotion, voudra bien compléter 
ses renseignements. 

— Au télégraphe ! au télégraphe ! » s'écria la foule. 

Barbicane descendit, et précédant l'immense rassemblement, il se diri- 
g'ea vers les bureaux de l'administration. 

Quelques minutes plus tard, une dépêche était lancée au syndic des 
courtiers de navires à Liverpool. On demandait une réponse aux questions 
suivantes : 



105 DE LA TERRE A LA LUNE. 

« Qu'est-ce que le navire V Atlanta? — Quand a-t-il quitté l'Europe ? 
— Avait-il à son bord un Français nommé Michel Ardan? » 

Deux heures après, Barbicane recevait des renseignements d'une préci- 
sion qui ne laissait plus place au moindre doute. 

«Le steamer V Atlanta, de Liverpool, a pris la mer le 2 octobre, — 
faisant voile pour Tampa-Town, — ayant à son bord un Français, porté au 
livre des passagers sous le nom de Michel Ardan. » 

A cette confirmation de la première dépêche, les yeux du président bril- 
lèrent d'une flamme subite, ses poings se fermèrent violemment, et on l'en- 
tendit murmurer : 

« C'est donc vrai ! c'est donc possible ! ce Français existe ! et dans quinze 
jours il sera ici ! Mais c'est un fou! un cerveau brûlé !... Jamais je ne con- 
sentirai » 

Et cependant, le soir même, il écrivit à la maison Breadvill et C°, en la 
priant de suspendre jusqu'à nouvel ordre la fonte du projectile. 

Maintenant, raconter l'émotion dont fut prise l'Amérique tout entière ; 
comment l'effet de la communication Barbicane fut dix fois dépassé ; ce 
que dirent les journaux de l'Union, la façon dont ils acceptèrent la nou- 
velle et sur quel mode ils chantèrent l'arrivée de ce héros du vieux conti- 
nent ; peindre l'agitation fébrile dans laquelle chacun vécut, comptant les 
heures, comptant les minutes, comptant les secondes ; donner une idée, 
même affaiblie, de cette obsession fatigante de tous les cerveaux maîtrisés 
par une pensée unique ; montrer les occupations cédant à une seule préoc- 
cupation, les travaux arrêtés, le commerce suspendu, les navires prêts à 
partir restant affourchés dans le port pour ne pas manquer l'arrivée de 
V Atlanta, les convois arrivant pleins et retournant vides, la baie Espiritu- 
Santo incessamment sillonnée par les steamers, les pacliets-boats, les 
yachts de plaisance, les fly-boats de toutes dimensions ; dénombrer ces 
milliers de curieux qui quadruplèrent en quinze jours la population de 
Tampa-Town et durent camper sous des tentes comme une armée en cam- 
pagne, c'est une tâche au-dessus des forces humaines et qu'on ne saurait 
entreprendre sans témérité. 

Le 20 octobre, à neuf heures du matin, les sémaphores du canal de 
Bahama signalèrent une épaisse fumée à l'horizon. Deux heures plus tard, 
un grand steamer échangeait avec eUx des signaux de reconnaissance. 
Aussitôt le nom de V Atlanta fut expédié à Tampa-Town. A quatre heures, 
le navire anglais donnait dans la rade d'Espiritu-Santo. A cinq, il fran- 
chissait les passes de la rade Hillisboro à toute vapeur. A six, il mouillait 
dans le port de Tampa. 

L'ancre n'avait pas encore mordu le fond de sable, que cinq cents em- 



LE PASSAGER DE L'ATLANTA. 



barcations entouTdiientV Atlanta, et le steamer était pris d'assaut. Barbi ■ 
cane, le premier, franchit les bastingages, et d'une voix dont il voulait en 
vain contenir l'émotion : 

« Michel Ardan ! s'écria-t-il. 

— Présent! » répondit un individu monté sur la dunette. 

Barbîcane, les bras croisés, l'œil interrogateur, la bouche muette, re- 
garda fixement le passager de VA tlanta. 

C'était un homme de quarante-deux ans, grand, mais un peu voûté 
déjà, comme ces cariatides qui portent des balcons sur leurs épaules. Sa 
tête forte, véritable hure de lion, secouait par instants une chevelure 
nrdente qui lui faisait une véritable crinière. Une face courte, large aux 
tempes, agrémentée d'une moustache hérissée comme les barbes d'un chat 
et de petits bouquets de poils jaunâtres poussés en pleines joues, des yeux 
ronds un peu égarés, un regard de myope, complétaient cette physionomie 
éminemment féline. Mais le nez était d'un dessin hardi, la bouche particu- 
lièrement humaine, le front haut, intelligent et sillonné comme un champ 
qui ne reste jamais en friche. Enfin un torse fortement développé et posé 
d'aplomb sur de longues jambes, des bras musculeux, leviers puissants et 
bien attachés, une allure décidée, faisaient de cet Européen un gaillard 
solidement bâti, « plutôt forgé que fondu, » pour emprunter une de ses 
expressions à l'art métallurgique. 

Les disciples de Lavater ou de Gratiolet eussent déchiffré sans peine sur 
le crâne et la physionomie de ce personnage les signes indiscutables de la 
combativité, c'est-à-dire du courage dans le danger et de la tendance à 
briser les obstacles ; ceux de la bienveillance et ceux de la meiveillosité, 
instinct qui porte certains tempéraments à se passionner pour les choses 
surhumaines; mais, en revanche, les bosses de l'acquisivité, ce besoin de 
posséder et d'acquérir, manquaient absolument. 

Pour achever le type physique du passager de V Atlanta, il convient de 
signaler ses vêtements larges de forme, faciles d'entournures, son pantalon 
et son paletot d'une ampleur d'étoffe telle que Michel Ardan se surnom- 
mait lui-même « la mort au drap, » sa cravate lâche, son col de chemise 
hbéialement ouvert, d'où sortait un cou robuste, et ses manchettes inva- 
riablement déboutonnées, à travers lesquelles s'échappaient des mains 
fébriles. On sentait que, même au plus fort des hivers et des dangers, cet 
homme-là n'avait jamais froid, — pas même aux yeux. 

D'ailleurs, sur le pont du steamer, au milieu de la foule, il allait, venait, 
ne restant jamais en place, « chassant sur ses ancres, » comme disaient les 
matelots, gesticulant, tutoyant tout le monde et rongeant ses ongles avec 
une avidité nerveuse. C'était un de ces originaux que le Créateur in- 



DE LA TERRE A LA LUNE. 




Le président BarlVicane â sa fenêtre (ji. 101). 



vente dans un moment de fantaisie et dont il brise aussitôt le moule. 

En effet, la personnalité morale de Michel Ardan offrait un large champ 
aux observations de l'analyste. Cet homme étonnant vivait dans une per- 
pétuelle disposition à l'hyperbole et n'avait pas encore dépassé l'âge des 
superlatifs ; les objets se peignaient sur la réline de son œil avec des di- 
mensions démesurées; de là une association d'idées gigantesques ; il voyait 
tout en grand, sauf les difficultés et les hommes. 

C'était d'ailleurs une luxuriante nature, un artiste d'instinct, un garçon 
spirituel, qui ne faisait pas un feu roulant de bons mots, mais s'escrimait 
plutôt en tirailleur. Dans les discussions, peu soucieux de la logique, re- 
belle au syllogisme, qu'il n'eût jamais inventé, il avait des coups à lui. 



!,E PASSAGER DK F/ATLANTA. 



105 




Michel Ardan (p. 103; 



Véritable casseur de vitres, il lançait en pleine poitrine des arguments ad 
hominem d'un effet sûr, et il aima.t à défendre du bec et des pattes les 
causes désespérées . 

Entre autres manies, il se proclamait « un ignorant sublime, » comme 
Shakspeare, et faisait profession de mépriser les savants : « des gens, di- 
sait-il, qui ne font que marquer les points quand nous jouons la partie. » 
C'était, en somaiie, un bohémien du pays des monts et merveilles, aven- 
tureux, mais non pas aventurier, un casse-cou, un Phaéton menant à fond 
de train le char du soleil, un Icare avec des ailes de rechange. Du reste, il 
payait de sa personne et payait bien, il se jetait tête levée dans les entre- 
prises folles, il brûlait ses vaisseaux avec plus d'entrain qu'Agathoclès, et, 



106 DE LA TERRE A LA LUNE. 

pi'èl à se faire casser les reins à toute heure, il finissait invariablement par 
retomber sur ses pieds, comme ces petits cabotins en moelle de sureau 
dont les enfants s'amusent. 

En deux mots, sa devise était : Quand même! et l'amour de l'impossible 
sa «ruling passion* , » suivant la belle expression de Pope. 

Mais aussi, comme ce gaillard entreprenant avait bien les défauts de ses 
qualités ! Qui ne risque rien n'a rien, dit-on. Ardan risqua souvent et n'a- 
vait pas davantage ! C'était un bourreau d'argent, un tonneau des Danaïdes. 
Homme parfaitement désintéressé, d'ailleurs, il faisait autant de coups de 
cœur que de coups de tête; secourable, chevaleresque, il n'eût pas signé le 
« bon à pendre » de son j)lus cruel ennemi, et se serait vendu comme es- 
clave pour racheter un nègre. 

En France, en Europe, tout -le monde le connaissait, ce personnage 
brillant et bruyant. Ne faisait-il pas sans cesse parler de lui par les cent 
voix de la Renommée enrouées à son service ? Ne vivait-il pas dans une 
maison de verre, prenant l'univers entier pour confident de ses plus in- 
times secrets? Mais aussi possédait-il une admirable collection d'ennemis, 
parmi ceux qu'il avait plus ou moins froissés, blessés, culbutés sans merci, 
en jouant des coudes pour faire sa trouée dans la foule. 

Cependant on l'aimait généralement, on le traitait en enfant gâté. 
C'était, suivant l'expression populaire, « un homme à prendre ou à lais- 
ser, » et on le prenait. Chacun s'intéressait à ses hardies eatreprises et le 
suivait d'un regard inquiet. On le savait si imprudemment audacieux! 
Lorsque quelque ami voulait l'arrêter en lui prédisant une catastrophe 
prochaine : — « La forêt n'est brûlée que par ses propres arbres, » — ré- 
pondait-il avec un aimable sourire, et sans se douter qu'il citait le plus joli 
de tous les proverbes arabes. 

Tel était ce passager de Y Atlanta, toujours agitée toujours bouillant 
sous l'action d'un feu intérieur, toujours ému, non de ce qu'il venait faire 
en Amérique, — il n'y pensait même pas, — mais par l'effet de son organi- 
sation fiévreuse. Si jamais individus offrirent un contraste frappant, ce 
lurent bien le Français Michel Ardan et le Yankee Barbicane, tous les 
deux, cependant, entreprenants, hardis, audacieux à leur manière. 

La contemplation à laquelle s'abandonnait le président du Gun-Club 
en présence de ce rival qui venait le reléguer au second plan fut vite inter- 
rompue par les hurrahs et les vivats de la foule. Ces cris devinrent même 
si frénétiques, et l'enthousiasme prit des formes tellement personnelles, 
que Michel Ardan, après avoir serré un millier de mains dans lesquelles 
il faillit laisser ses dix doigts, dut se réfugier dans sa cabine. 

1. Sa maîtresse passion. 



,E PASSAGER DE KATLANTA. 107 



Barbicane le suivit sans avoir prononcé une parole. 
« Vous êtes Barbicane? lui demanda Michel Ardan, dès qu'ils furent 
seuls et du ton dont il eût parlé à un ami de vingt ans. 

— Oui, répondit le président du Gun-Club. 

— Eh bien, bonjour, Barbicane. Comment cela va-t-il? Très-bien? 
Allons, tant mieux ! tant mieux ! 

— Ainsi, dit Barbicane, sans autre entrée en matière, vous êtes décidé 
à partir? 

— Absolument décidé. 

— Rien ne vous arrêtera ? 

— Rien. Avez-vous modifié voire projectile ainsi que l'indiquait ma 
dépêche ? 

— J'attendais votre arrivée. Mais, demanda Barbicane en insistant de 
nouveau, vous avez-bien réfléchi?.,. 

— Réfléchi! Est-ce que j'ai du temps à perdre? Je trouve l'occasion 
d'aller faire un tour dans la Lune, j'en profite, et voilà tout. Il me semble 
que cela ne mérite pas tant de réflexions. » 

Barbicane dévorait du regard cet homme qui parlait de son projet de 
voyage avec une légèreté, une insouciance si complète et une si parfaite 
absence d'inquiétudes. 

« Mais au moins, lui dit-il, vous avez un plan, des moyens d'exécution ? 

— Excellents, mon cher Barbicane. Mais permettez-moi de vous faire 
une observation : j'aime autant raconter mon histoire une bonne fois, à 
tout le monde, et qu'il n'en soit plus question. Cela évitera des redites. 
Donc, sauf meilleur avis, convoquez vos amis, vos collègues, toute la 
ville, toute la Floride, toute l'Amérique, si vous voulez, et demain je serai 
prêt à développer mes moyens comme à répondre aux objections quelles 
qu'elles soient. Soyez tranquille, je les attendrai de pied ferme. Cela vous 
va-t-il? 

— Cela me va, » répondit Barbicane. 

Sur ce, le président sortit de la cabine et fit part à la foule de la propo- 
sition de Michel Ardan. Ses paroles furent accueillies avec des trépigne- 
ments et des grognements de joie. Cela coupait court à toute difficulté. Le 
lendemain chacun pourrait contempler à son aise le héros européen. Ce- 
pendant certains spectateurs des plus entêtés ne voulurent pas quitter le 
pont de V Atlanta; ils passèrent la nuit à bord. Entre autres, J.-T. Maston 
avait vissé son crochet dans la lisse de la dunette, et il aurait fallu un ca- 
bestan pour l'en arracher. 

«C'est un héros! un héros! s'écriait-il sur tous lestons, et nous ne sommes 
que des femmelettes auprès de cet Européen-là I » 



108 DE LA TERRE A LA LUNE. 

Quant au président, après avoir convié les visiteurs à se retirer, il ren- 
tra dans la cabine du passager, et il ne la quitta qu'au moment où la 
cloche du steamer sonna le quart de minuit. 

Mais alors les deux rivaux en popularité se serraient chaleureusement 
la main, et Michel Ardan tutoyait le président Barbicane. 



CHAPITRE XIX 



UN MEETING. 



Le lendemain, l'astre du jour se leva bien tard au gré de l'impatience 
publique. On le trouva paresseux, pour un soleil qui devait éclairer une 
semblable fête. Barbicane, craignant les questions indiscrètes pour Michel 
Ardan, aurait voulu réduire ses auditeurs à un petit nombre d'adeptes, à 
ses collègues, par exemple. Mais autant essayer d'endiguer le Niagara. Il 
dut donc renoncer à ses projets et laisser son nouvel ami courir les chances 
d'une conférence publique. La nouvelle salle de la Bourse de Tampa- 
Town, malgré ses dimensions colossales, fut jugée insuffisante pour la 
cérémonie, car la réunion projetée prenait les proportions d'un véritable 
meeting. 

Le lieu choisi fut une vaste plaine située en dehors de la ville; en quel- 
ques heures on parvint à l'abriter contre les rayons du soleil ; les navires 
du port, riches en voiles, en agrès, en mâts de rechange, en vergues, 
fournirent les accessoires nécessaires à la construction d'une tente colos- 
sale. Bientôt un immense ciel de toile s'étendit sur la prairie calcinée et 
la défendit des ardeurs du jour. Là trois cent mille personnes trouvèrent 
place et bravèrent pendant plusieurs heures une température étouffante, en 
attendant l'arrivée du Français. De cette foule de spectateurs, un premier 
tiers pouvait voir et entendre ; un second tiers voyait mal et n'entendait 
pas; quant au troisième, il ne voyait rien et n'entendait pas davantage. Ce 
ne fut cependant pas le moins empressé à prodiguer ses applaudissements. 

A trois heures, Michel Ardan fit son apparition, accompagné des prin- 
cipaux membres du Gun-Glub. Il donnait le bras droit au président Bar- 
bicane, et le bras gauche à J.-T. Ma&ton, plus radieux que le soleil en 
plein midi, et presque aussi rutilant. 

Ardan monta sur une estrade, du haut de laquelle ses regards s'éten- 
daient sur un océan de chapeaux noirs. Il ne paraissait aucunement em- 



UN MEETING. 109 



barrasse; il Déposait pas; il était là comme chez lui, gai, familier, aima- 
ble. Aux hurrahs qui l'accueillirent il répondit par un salut gracieux ; puis, 
de la main, réclamant le silence, il prit la parole en anglais, et s'exprima 
fort correctement en ces termes : 

« Messieurs, dit-il, bien qu'il fasse très-chaud, je vais abuser de vos 
moments pour vous donner quelques explications sur des projets qui ont 
paru vous intéresser. Je ne suis ni un orateur ni un savant, et je ne comp- 
tais point parler publiquement; mais mon ami Barbicane m'a dit que cela 
vous ferait plaisir, et je me suis dévoué. Donc, écoutez-moi avec vos six 
cent mille oreilles, et veuillez excuser les fautes de l'auteur» 

Ce début sans façon fut fort goûté des assistants, qui exprimèrent leur 
contentement par un immense murmure de satisfaction. 

<c Messieurs, dit-il , aucune marque d'approbation ou d'improbation n'est 
interdite. Ceci convenu, je commence. Et d'abord, ne l'oubliez pas, vous 
avez affaire à un ignorant, mais son ignorance va si loin qu'il ignore 
même les difficultés. Il lui a donc paru que c'était chose simple, naturelle, 
facile, de prendre passage dans un projectile et de partir pour la Lune. 
Ce voyage-là devait se faire tôt ou tard, et quant au mode de locomotion 
adopté, il suit tout simplement la loi du progrès. L'homme a commencé 
par voyager à quatre pattes, puis, un beau jour, sur deux pieds, puis en 
charrette, puis en coche, puis en patache, puis en diligence, puis en chemin 
de fer; eh bien ! le projectile est la voiture de l'avenir, et, à vrai dire, les 
planètes ne sont que des projectiles, de simples boulets de canon lancés 
par la main du Créateur. Mais revenons à notre véhicule. Quelques-uns de 
vous, Messieurs, ont pu croire que la vitesse qui lui sera imprimée est 
excessive; il n'en est rien; tous les astres l'emportent en rapidité, et 'a 
Terre elle-même, dans son mouvement de translation autour du soleil, 
nous entraîn,e trois fois plus rapidement. Voici quelques exemples. Seule- 
ment je vous demande la permission de m'exprimer en lieues, car les me- 
sures américaines ne me sont pas très-familières, et je craindrais de m'em- 
brouiller dans mes calculs. » 

La demande parut toute simple et ne souffrit aucune difficulté. L'orateur 
reprit son discours : 

« Voici, Messieurs, la vitesse des différentes planètes. Je suis obligé 
d'avouer que, malgré mon ignorance, je connais fort exactement ce petit 
détail astronomique; mais avant deux minutes vous serez aussi savants que 
moi. Apprenez donc que Neptune fait cinq mille lieues à l'heure ; Uranus, 
sept mille; Saturne, huit mille huit cent cinquante-huit; Jupiter, onze 
mille six cent soixante-quinze; Mars, vingt-deux mille onze; la Terre, 
vingt-sept mille cinq cents; Vénus, trente-deux mille cent quaire-ving'- 



110 DE LA TERRE A LA LUNE. 



dix; Mercure, cinquante-deux mille cinq cent vingt; certaines comètes, 
quatorze cent mille lieues dans leur périhélie ! Quant à nous, véritables 
flâneurs, gens peu pressés, notre vitesse ne dépassera pas neuf mille neuf 
cents lieues, et elle ira toujours en décroissant! Je vous demande s'il y a là 
de quoi s'extasier, et n'est-il pas évident que tout cela sera dépassé quelque 
jour par des vite^es plus grandes encore, dont la lumière ou l'électricité 
seront probablement les agents mécaniques? » 

Personne ne parut mettre en doute cette affirmation de Michel Ardan . 

« Mes chers auditeurs, reprit-il, à en croire certains esprits bornés, — 
c'est le qualificatif qui leur convient, — l'humanité serait renfermée dans 
un cercle de Popilius qu'elle ne saurait franchir, et condamnée à végéter 
sur ce globe sans jamais pouvoir s'élancer dans les espaces planétaires ! Il 
n'en est rien ! On va aller à la Lune, on ira aux planètes, on ira aux étoiles, 
comme on va aujourd'hui de Liverpool à New-Yorck, facilement, rapide- 
ment, sûrement, et l'océan atmosphérique sera bientôt traversé comme les 
océans de la Lune ! La distance n'est qu'un mot relatif, et finira par être 
ramenée à zéro. » 

L'assemblée, quoique très-montée en faveur du héros français, resta un 
peu interdite devant cette audacieuse théorie. Michel Ardan parut le 
comprendre. 

« Vous ne semblez pas convaincus, mes braves hôtes, reprit-il avec un 
aimable sourire. Eh bien! raisonnons un peu. Savez-vous quel temps il 
faudrait à un train express pour atteindre la Lune? Trois cents jours. Pas 
davantage. Un trajet de quatre-vingt-six mille quatre cent dix lieues, 
mais qu'est-ce que cela? Pas même neuf fois le tour de la Terre, et il n'est 
point de marins ni de voyageurs un peu dégourdis qui n'aient fait plus de 
chemin pendant leur existence. Songez donc que je ne serai que quatre- 
vingt-dix-sept heures en route ! Ah ! vous vous figurez que la Lune est 
éloignée de la Terre et qu'il faut y regarder à deux fois avant de tenter 
l'aventure ! Mais que diriez-vous donc s'il s'agissait d'aller à Neptune, 
qui gravite à onze cent quarante-sept millions de lieues du Soleil ! Voilà 
un voyage que peu de gens pourraient faire, s'il coûtait seulement cinq 
sols par kilomètre! Le baron de Rothschild lui-même, avec son milliard, 
n'aurait pas de quoi payer sa place, et faute de cent quarante-sept millions, 
il resterait en route ! » 

Cette façon d'argumenter parut beaucoup plaire à l'assemblée ; d'ailleurs 
Michel Ardan, plein de son sujet, s'y lançait à corps perdu avec un entrain 
superbe ; il se sentait avidement écouté, et reprit avec une admirable 
assurance : 

« Eh bien ! mes amis, cette distance de Neptune au Soleil n'est rien 



UN MJilETING. 111 



encore, si on la compare à celle des étoiles; en effet, pour évaluer l'éloi- 
gnement de ces astres, il faut entrer dans cette numération éblouissante 
où le plus petit nombre a neuf chiffres, et prendre le milliard pour unité. 
Je vous demande pardon d'être si ferré sur cette question, mais elle est 
d'un intérêt palpitant. Ecoutez et jugez! Alpha du Centaure est à huit 
mille milliards de lieues, Wega à cinquante mille milliards, Sirius à cin- 
quante mille milliards, Arcturus à cinquante-deux mille milliards, la 
Polaire à cent dix-sept mille milliards, la Chèvre à cent soixante-dix mille 
milliards, les autres étoiles à des mille et des millions et des milliards de 
milliards de lieues! Et l'on viendrait parler de la distance qui sépare les pla- 
nètes du soleil! Et l'on soutiendrait que cette distance existe! Erreur! 
fausseté ! aberration des sens! Savez-vous ce que je pense de ce monde qui 
commence à l'astre radieux et finit à Neptune? Voulez- vous connaître ma 
théorie? Elle est bien simple! Pour moi, le monde solaire est un corps 
solide, homogène ; les planètes qui le composent se pressent, se touchent, 
adhèrent, et l'espace existant entre elles n'est que l'espace qui sépare les 
molécules du métal le plus compacte, argent ou fer, or ou platine! 
J'ai donc le droit d'affirmer, et je répète avec une conviction qui vous 
pénétrera tous : « La distance est un vain mot, la distance n'existe 
pas! 

— Bien dit! Bravo! Hurrah! s'écria d'une seule voix l'assemblée élec- 
trisée par le geste, par l'accent de l'orateur, par la hardiesse de ses 
conceptions. 

— Non ! s'écria J.-T. Maston plus énergiquement que les autres, la dis- 
tance n'existe pas ! » 

Et, emporté par la violence de ses mouvements, par l'élan de son corps 
qu'il eut peine à maîtriser, il faillit tomber du haut de l'estrade sur le sol. 
Mais il parvint à retrouver son équilibre, et il évita une chute qui lui eût 
brutalement prouvé que la distance n'était pas un vain mot. Puis le dis- 
cours de l'entraînant orateur reprit son cours. 

« Mes amis, dit Michel Ardan, je pense que cette question est maintenant 
résolue. Si je ne vous ai pas convaincus tous, c'est que j'ai été timide dans 
mes démonstrations, faible dans mes arguments, et il faut en accuser l'in- 
suffisance de mes études théoriques. Quoi qu'il en soit, je vous le répète, la 
distance de la Terre à son sateUite est réellement peu importante et indi- 
gne de préoccuper un esprit sérieux. Je ne crois donc pas trop m'avancer 
en disant qu'on établira prochainement des trains de projectiles, dans les- 
quels se fera commodément le voyage de la Terre à la Lune. 11 n'y aura ni 
choc, ni secousse, ni déraillement à craindre, etl'on atteindra le butrapi- 
dement,^ sans fatigue, en ligne droite, « à vol d'abeille, » pour parler le 



112 



DE LA TERRE A LA LUNE. 





Le Meeting (p. 108). 



langage de vos trappeurs. Avant vingt ans, la moitié de la Terre aura 
visité la Lune! 

u Hurrah 1 hurrah ! pour Michel Ardan ! s'écrièrent les assistants, même 
les moins convaincus. 

— Hurrah pour Barbicane ! » répondit modestement l'orateur. 

Cet acte de reconnaissance envers le promoteur de l'cnti éprise fut 
accueilli par d'unanimes applaudissements. 

« Maintenant, mes amis, reprit Michel Ardan, si vous avez quelque 
question à m'adresser, vous embarrasserez évidemment un pauvre homme 
comme moi, mais je tâcherai cependant de vous répondre. » 

Jusqu'ici, leprésidentduGun-Clubavaillieud'êtretrês-satiï-fait delà tou- 



UN MEETING. 



113 




Les trains de projectiles pour la Lune (p. IH 



nure qua prenait la discussion. Elle portait sur ces théories spéculatives 
dans lesquelles Michel Ardan, entraîné par sa vive imagination, se mon- 
trait fort brillant. Il fallait donc l'empêcher de dévier vers les questions 
pratiques, dont il se fût moins bien tiré, sans doute. Barbicaue se hâta de 
prendre la parole, et il demanda à son nouvel ami s'il pensait que la Lune 
ou les planètes fussent habitées. 

a C'est un grand problème que tu me poses là, mon digne président, 
répondit l'orateur en souriant; cependant, si je ne me trompe, des hommes 
de grande intelligence, Plutarque, Swedenborg, Bernardin de Saint- 
Pierre et beaucoup d'autres se sont prononcés pour l'affirmative. En me 
plaçant au point de vue de la philosophie naturelle, je serais porté à penser 

15 



114 DE LA TERRE A LA LUNE. 



comme eux ; je me dirais que rien d'inutile n'existe en ce monde, et répon- 
dant à ta question par une autre question, ami Barbicane, j'affirmerais que 
si les mondes sont habitables, ou ils sont habités, ou ils l'ont été, ou ils le 
seront. 

— Très-bien ! s'écrièrent les premiers rangs des spectateurs, dont l'opi- 
nion avait force de loi pour les derniers. 

— On ne peut répondre avec plus de logique et de justesse, dit le prési- 
dent du Gun-Club. La question revient donc à celle-ci : — Les mondes 
sont-ils habitables? — Je le crois, pour ma part. 

— Et moi, j'en suis certain, répondit Michel Ardan. 

— Cependant, répliqua l'un des assistants, il y a des arguments contre 
1 habitabilité des mondes. Il faudrait évidemment dans la plupart que les 
principes delà vie fussent modifiés. Ainsi pourne parler que des planètes, 
on doit être brûlé dans les unes et gelé dans les autres, suivant qu'elles 
sont plus ou moins éloignées du soleil. 

— Je regrette, répondit Michel Ardan, de ne pas connaître personnelle- 
ment mon honorable contradicteur, car j'essayerais de lui répondre. Son 
objection a sa valeur, mais je crois qu'on peut la combattre avec quelque 
succès, ainsi que toutes celles dont l'habitabilité des mondes a été l'objet. 
Si j'étais physicien, je dirais que, s'il y a moins de calorique mis en mou- 
vement dans les planètes voisines du soleil, et plus, au contraire, dans les 
planètes éloignées, ce simple phénomène suffit pour équilibrer la chaleur 
et rendre la température de ces mondes supportable à des êtres organisés 
comme nous le sommes. Si j'étais naturaliste, je lui dirais, après beaucoup 
de savants illustres, que la nature nous fournit sur la terre des exemples 
d'animaux vivant dans des conditions bien diverses d'habitabilité; que les 
poissons respirent dans un milieu mortel aux autres animaux ; que les 
amphibies ont une double existence assez difficile à expliquer ; que certains 
habitants des mers se maintiennent dans les couches d'une grande profon- 
deur et y supportent sans être écrasés des pressions de cinquante ou soi- 
xante atmosphères ; que divers insectes aquatiques, insensibles à la tem- 
pérature, se rencontrent à la fois dans les sources d'eau bouillante et dans 
les plaines glacées de l'Océan polaire ; enfin, qu'il faut reconnaître à la 
nature une diversité dans ses moyens d'action souvent incompréhensible, 
mais non moins réelle, et qui va jusqu'à la toute-puissance. Si j'étais chi- 
miste, je lui dirais que les aérolithes, ces corps évidemment formés en 
dehors du monde terrestre, ont révélé à l'analyse des traces indiscutables 
de carbone, que cette substance ne doit son origine qu'à des êtres organisés, 
et que, d'après les expériences de Reichenbach, elle a dû être nécessaire- 
ment « animalisée. » Enfin, si j'étais théologien, je lui dirais que la 



UiN MEETING. 115 



Rédemption divine semble, suivant saint Paul, s'être appliquée non-seule- 
ment à la Terre, mais à tous les mondes célestes. Mais je ne suis ni théolo- 
gien, ni chimiste, ni naturaliste, ni physicien. Aussi, dans ma parfaite 
ignorance des grandes lois qui régissent l'univers, je me borne à répondre: 
— Je ne sais pas si les mondes sont habités, et comme je ne le sais pas, je 
vais y voir ! » 

L'adversaire des théories de Michel Ardan hasarda-t-il d'autres argu- 
ments? Il est impossible de le dire, car les cris frénétiques de la foule 
eussent empêché toute opinion de se faire jour. Lorsque le silence se fut 
rétabli jusque dans les groupes lés plus éloignés, le triomphant orateur se 
contenta d'ajouter les considérations suivantes : 

« Vous pensez bien, mes braves Yankees, qu'une si grande question est 
à peine effleurée par moi ; je ne viens point vous faire ici un cours public 
et soutenir une thèse sur ce vaste sujet. Il y a toute une autre série d'argu- 
ments en faveur de l'habitabilité des mondes. Je la laisse de côté. Per- 
mettez-moi seulement d'insister sur un point. Aux gens qui soutiennent 
que les planètes ne sont pas habitées, il faut répondre : — Vous pouvez 
avoir raison, s'il est démontré que la Terre est le meilleur des mondes 
possible , mais cela n'est pas , quoi qu'en ait dit Voltaire. Elle n'a 
qu'un satellite, quand Jupiter, Uranus, Saturne, Neptune en ont plusieurs 
à leur service, avantage qui n'est point à dédaigner. Mais ce qui rend sur- 
tout notre globe peu confortable, c'est l'inclinaison de son axe sur son 
orbite. De là l'inégalité des jours et des nuits; de là cette diversité fâ- 
cheuse des saisons. Sur notre malheureux sphéroïde, il fait toujours trop 
chaud ou trop froid ; on y gèle en hiver, on y brûle en été ; c'est la planète 
aux rhumes, aux coryzas et aux fluxions de poitrine, tandis qu'à la surface 
de Jupiter, par exemple, où l'axe est très-peu incliné ^, les habitants pour- 
raient jouir de températures invariables; il y a la zone des printemps, la 
zone des étés, la zone des automnes et la zone des hivers perpétuels; cha- 
que Jovien peut choisir le climat qui lui plaît et se mettre pour toute sa vie 
à l'abri des variations de la température. Vous conviendrez sans peine de 
cette supériorité de Jupiter sur notre planète, sans parler de ses années, 
qui durent douze ans chacune! De plus, il est évident pour moi que, sous 
ces auspices et dans ces conditions merveilleuses d'existence, les habitants 
de ce monde fortuné sont des êtres supérieurs, que les savants y sont plus 
savants, que les artistes y sont plus artistes, que les méchants y sont moins 
méchants, et que les bons y sont meilleurs. Hélas! que manque-t-il à 
notre sphéroïde pour atteindre cette perfection? Peu de chose! Un axe de 
cotation moins incliné sur le plan de son orbite . 



1. L'ir.dinaison de l'axe de Jupiter sur son orbite n'est que de 3° 5'. 



116 DE LA TERRE A LA LUNE. 



Eh bien ! s'écria une voix impétueuse, unissons nos efforts, inventons 

des machines et redressons l'axe de la Terre ! » 

Un tonnerre d'applaudissements éclata à cette proposition, dont Fauteur 
était et ne pouvait être que J.-T. Maston. Il est probable que le fougueux 
secrétaire avait été emporté par ses instincts d'ingénieur à hasarder cette 
hardie proposition. Mais, il faut le dire, — car c'est la vérité, — beaucoup 
l'appuyèrent de leurs cris, et sans doute, s'ils avaient eu le point d'appui 
réclamé par Archimède, les Américains auraient construit un levier capa- 
ble de soulever le monde et de redresser son axe. Mais le point d'appui, 
voilà ce qui manquait à ces téméraires mécaniciens. 

Néanmoins cette idée « éminemment pratique » eut un succès énorme; 
la discussion fut suspendue pendant un bon quart d'heure, et longtemps, 
bien longtemps encore, on parla dans les Etats-Unis d'Amérique de la 
proposition formulée si énergiquement par le secrétaire perpétuel du 
Gun-Club. 



CHAPITRE XX 



ATTAQUE ET RIPOSTE. 



Cet incident semblait devoir terminer la discussion. C'était le « mot de 
la fin » , et on n'eût pas trouvé mieux . Cependant, quand l'agitation se fut 
calmée, on entendit ces paroles prononcées d'une voix forte et sévère : 

« Maintenant que l'orateur a donné une large part à la fantaisie, voudra- 
t-il bien rentrer dans son sujet, faire moins de théories et discuter la partie 
pratique de son expédition? » 

Tous les regards se dirigèrent vers le personnage qui parlait ainsi. 
C'était un homme maigre, sec, d'une figure énergique, avec une barbe 
taillée à l'américaine qui foisonnait sous son menton. A la faveur des di- 
verses agitations produites dans l'assemblée, il avait gagné peu à peu le 
premier rang des spectateurs. Là, les bras croisés, l'œil brillant et hardi, 
il fixait imperturbablement le héros dii meeting . Après avoir formulé sa 
demande, il se tut et ne parut pas s'émouvoir des miniers de regards qui 
convergeaient vers lui, ni du murmure désapprobateur excité par ses pa- 
roles. La réponse se faisant attendre, il posa de nouveau sa question avec 
le même accent net et précis, puis il ajouta : 

« Nous sommes ici pour nous occuper de la Lune et non de la Terre. 



ATTAQUE ET RIPOSTE. 117 

— Vous avez raison, Monsieur, répondit Michel Ardan, la discussion 
s'est égarée. Revenons à la Lune. 

— Monsieur, reprit l'inconnu, vous prétendez que notre satellite est 
habité. Bien. Mais s'il existe des Sélénites, ces gens-là, à coup sûr, vivent 
sans respirer, car — je vous en préviens dans votre intérêt — il n'y a pas 
la moindre molécule d'air à la surface de la Lune. » 

A cette affirmation, Ardan redressa sa fauve crinière ; il comprit que la 
lutte allait s'engager avec cet homme sur le vif de la question. Il le regarda 
fixement à son tour, et dit : 

(( Ah ! il n'y a pas d'air dans la Lune ! Et qui prétend cela, s'il vous plaît? 

— Les savants. 

— Vraiment? 
—Vraiment. 

— Monsieur, reprit Michel , toute plaisanterie à part, j'ai une profonde 
estime pour les savants qui savent, mais un profond dédain pour les savants 
qui ne savent pas. 

— Vous en connaissez qui appartiennent à cette dernière catégorie? 

— Particulièrement. En France, il y en a un qui soutient que « mathé- 
matiquement » l'oiseau ne peut pas voler, et un autre dont les théories 
démontrent que le poisson n'est pas fait pour vivre dans l'eau. 

—Il ne s'agit pas de ceux-là. Monsieur, et je pourrais citer à l'appui de 
ma proposition des noms que vous ne récuseriez pas , 

— Alors, Monsieur, vous embarrasseriez fort un pauvre ignorant qui, 
d'ailleurs, ne deniande pas mieux que de s'instruire ! 

— Pourquoi donc abordez-vous les questions scientifiques si vous ne les 
avez pas étudiées? demanda l'inconnu assez brutalement, 

— Pourquoi ! répondit Ardan ! Par la raison que celui-là est toujours 
brave qui np soupçonne pas le danger ! Je ne sais rien, c'est vrai, mais c'est 
précisément ma faiblesse qui fait ma force. 

— Votre faiblesse va jusqu'à la folie, s'écria l'inconnu d'ua ton de mau- 
vaise humeur. 

— Eh! tant mieux, riposta le Français, si ma folie me mène jusqu'à la 
Lune ! » 

Barbicane et ses collègues dévoraient des yeux cet intrus qui venait si 
hardiment se jeter au travers de l'entreprise. Aucun ne le connaissait, cî 
le président, peu rassuré sur les suites d'une discussion si franchement 
posée, regardait son nouvel ami avec une certaine appréhension. L'assem- 
blée était attentive et sérieusement inquiète, car cette lutte avait pour 
résultat d'appeler son attention sur les dangers ou même les véritables im- 
possibilités de l'expédition. 



118 DE LA TERRE A LA LUiNE. 

« Monsieur, reprit l'adversaire de Michel Ardan, les raisons sont nom- 
breuses et indiscutables qui prouvent l'absence de toute atmosphère autour 
de la Lune. Je dirai môme a pùori que, si cette atmosphère a jamais 
existé, elle a dû être soutirée par la Terre. Mais j'aime mieux vous opposer 
des faits irrécusables. 

— Opposez, Monsieur, répondit Michel Ardan avec une galanterie par- 
faite, opposez tant qu'il vous plaira! 

— Vous savez, dit l'inconnu, que, lorsque des rayons lumineuxtraversent 
un milieu tel que l'air, ils sont déviés de la ligne droite, ou, en d'autres 
termes, qu'ils subissent une réfraction. Eh bien! lorsque des étoiles sont 
occultées par la Lune, jamais leurs rayons, en rasant les bords du disque, 
n'ont éprouvé la moindre déviation ni donné le plus léger indice de réfrac- 
.lon. De là cette conséquence évidente que la Lune n'est pas enveloppée 
d'une atmosphère. » 

On regarda le Français, car, l'observation une fois admise, les consé- 
quences en étaient rigoureuses. 

« En effet, répondit Michel Ardan, voilà votre meilleur argument, pour 
ne pas dire le seul, et un savant serait peut-être embarrassé d'y répondre; 
moi, je vous dirai seulement que cet argument n'a pas une valeur abso- 
lue, parce qu'il suppose le diamètre angulaire de la Lune parfaitement 
déterminé, ce qui n'est pas. Mais passons, et dites-moi, mon cher Monsieur, 
si vous admettez l'existence de volcans à la surface de la Lune. 

—Des volcans éteints, oui; enflammés, non. 

—Laissez-moi croire pourtant, et sans dépasser les bornes de la logique, 
que ces volcans ont été en activité pendant une certaine période ! 

— Gela est certain, mais comme ils pouvaient fournir eux-mêmes l'oxy- 
gène nécessaire à la combustion, le fait de leur éruption ne prouve 
aucunement la présence d'une atmosphère lunaire. 

—Passons alors, répondit Michel Ardan, et laissons décote ce genre 
d'arguments pour arriver aux observations directes. Mais je vous pré- 
viens que je vais mettre des noms en avant. 

—Mettez. 

—Je mets. En 171S, les astronomes Louville et Halley , observant 
l'éclipsé du 3 mai, remarquèrent certaines fulminations d'une nature 
bizarre. Ces éclats de lumière, rapides et souvent renouvelés, furent attri- 
bués par eux à des orages qui se déchaînaient dans l'atmosphère de la 
Lune. 

— En 1715, répliqua l'inconnu, les astronomes Louville et Halley ont 
pris pour des phénomènes lunaires des phénomènes purement terrestres, 
tels que bolides ou autres, qui se produisaient dans notre atmosphère. 



ATTAQUE ET RIPOSTE. 119 



Voilà ce qu'ont répondu les savants à l'énoncé de ces faits, et ce que je 
réponds avec eux. 

— Passons encore, répondit Ardan, sans être troublé de la riposte, 
Herschel, en 1787, n'a-t-il pas observé un grand nombre de points lumi- 
neux à la surface de la Lune? 

— Sans doute, mais sans s'expliquer sur l'origine de ces points lumi- 
neux; Herschel lui-même n'a pas conclu de leur apparition à la nécessité 
d'une atmosphère lunaire. 

— Bien répondu, dit Michel Ardan en complimentant son adversaire; je 
vois que vous êtes très-fort en sélénographie. 

—Très-fort, Monsieur, et j'ajouterai que les plus habiles observateurs, 
ceux qui ont le mieux étudié l'astre des nuits, MM. Béer et Mœdler, sonf 
d'accord sur le défaut absolu d'air à sa surface. » 

Un mouvement se fit dans l'assistance , qui parut s'émouvoir des argu- 
ments de ce singulier personnage. 

« Passons toujours, répondit Michel Ardan avec le plus grand calme, et 
arrivons maintenant à un fait important. Un habile astronome français, 
M. Laussedat, en observant l'éclipsé du d8 juillet 1860, constata que les 
cornes du croissant solaire étaient arrondies et tronquées. Or ce phéno- 
mène- n'a pu être produit que par une déviation des rayons du soleil à 
travers l'atmosphère de la Lune, et il n'a pas d'autre explication possible . 

— Mais le fait est- il certain? demanda vivement l'inconnu. 

— Absolument certain ! » 

Un mouvement inverse ramena l'assemblée vers son héros favori, dont 
l'adversaire resta silencieux. Ardan reprit la parole, et sans tirer vanité 
de son dernier avantage, il dit simplement : 

c( Vous voyez donc bien, mon cher Monsieur, qu'il ne faut pas se pro- 
noncer d'une façon absolue contre l'existence d'une atmosphère à la sur- 
face de la Lune ; cette atmosphère est probablement peu dense, assez 
subtile, mais aujourd'hui la science admet généralement qu'elle existe. 

—Pas sur les montagnes, ne vous en déplaise, riposta l'inconnu, qui 
n'en voulait pas démordre. 

—Non, mais au fond des vallées, et ne dépassant pas en hauteur quel- 
ques centaines de pieds. 

— En tout cas, vous feriez bien de prendre vos précautions, car cet air 
sera terriblement raréfié. 

— Oh ! mon brave Monsieur, il y en aura toujours assez pour un homme 
seul ; d'ailleurs, une fois rendu là-haut, je tâcherai de l'économiser de 
mon mieux et de ne respirer que dans les grandes occasions ! » 

Un formidable éclat de rire vint tonner aux oreilles du mystérieux 



120 



DE LA TERRE A LA LUNE. 




Attaque et riposte (p. 118). 



interlocuteur, qui promena ses regards sur l'assemblée, en la bravant 
avec fierté. 

« Donc, reprit Michel Ardan d'un air dégagé, puisque nous sommes 
d'accord sur la présence d'une certaine atmosphère , nous voilà forcés 
d'admettre la présence d'une certaine quantité d'eau. C'est une consé- 
quence dont je me réjouis fort pour mon compte. D'ailleurs, mon aimable 
contradicteur, permettez-moi de vous soumettre encore une observation. 
Nous ne connaissons qu'un côté du disque de la Lune, et s'il y a peu d'air 
sur la face qui nous regarde, il est possible qu'il y en ait beaucoup sur la 
face opposée. 

— Et pour quelle raison? 



ATTAQUE ET RIPOSTE. 



121 




L'estrade fut enlevée tout d'un coup (p. 123). 



— Parce que la Lune, sous l'action de l'attraction terrestre, a pris la 
forme d'un œuf que nous apercevons par le petit bout. De là cette consé- 
quence due aux calculs de Hansen, que son centre de gravité est situé dans 
l'autre hémisphère. De là cette conclusion que toutes les masses d'air et 
d'eau ont dû être entraînées sur Tautre face de notre satellite aux pre- 
miers jours de sa création. 

— Pures fantaisies ! s'écria l'inconnu. 

— Non ! pures théories, qui sont appuyées ^ur les lois de la mécanique, 
et il me parait difficile de les réfuter. J'en appelle donc à cette assemblée , 
et je mets aux voix la question de savoir si la vie, telle qu'elle existe sur la 
Terre, est possible à la surface de la Lune? » 

is 



122 DE LA TERRE A LA LUNE. 



Trois cent mille auditeurs à la fois applaudirent à la proposition. L'ad- 
versaire de Michel Ardan voulait encore parler, mais il ne pouvait plus 
se faire entendre. Les cris, les menaces fondaient sur lui comme la grêle. 

'( Assez ! assez ! disaient les uns. 

— Chassez cet intrus ! répétaient les autres. 

— A la porte ! à la porte ! » s'écriait la foule irritée. 

Mais lui, ferme, cramponné à l'estrade, ne bougeait pas et laissait passer 
l'orage, qui eût pris des proportions formidables, si Michel Ardan ne l'eût 
apaisé d'un geste. Il était trop chevaleresque pour abandonner son contra- 
dicteur dans une semblable extrémité. 

« Vous désirez ajouter quelques mots? lui demanda-t-il du ton le plus 
gracieux. 

— Oui ! cent, mille, répondit l'inconnu avec emportement. Ou plutôt, 
non, un seul! Pour persévérer dans votre entreprise, il faut que vous 
soyez... 

— Imprudent ! Comment pouvez-vous me traiter ainsi, moi qui ai de- 
mandé un boulet cylindro-conique à mon ami Barbicane, afin de ne pas 
tourner en route à la façon des écureuils? 

— Mais, malheureux, l'épouvantable contre-coup vous mettra en pièces 
au départ ! 

— Mon cher contradicteur, vous venez de poser le doigt sur la véritable 
et la seule difficulté; cependant , j'ai trop bonne opinion du génie indus- 
triel des Américains pour croire qu'ils ne parviendront pas à la résoudre ! 

—Mais la chaleur développée par la vitesse du projectile en traversant 
les couches d'air? 

— Oh! ses parois sont épaisses, et j'aurai si rapidement franchi l'atmo- 
sphère ! 

— Mais des vivres? de l'eau? 

— J'ai calculé que je pouvais en emporter pour un an, et ma traversée 
durera quatre jours! 

—Mais de l'air pour respirer en route? 
— J'en ferai par des procédés chimiques. 
— Mais votre chute sur la Lune, si vous y arrivez jamais? 
— Elle sera six fois moins rapide qu'une chute sur la Terre, puisque la 
pesanteur est six fois moindre à la surface de la Lune. 

— Mais elle sera encore suffisante pour vous briser comme du verre! 

— Et qui m'empêchera de retarder ma chute au moyen de fusées conve- 
nablement disposées et enflammées en temps utile? 

— Mais enfin, en supposant que toutes les difficultés soient résolues, tous 
les obstacles aplanis, en réunissant toutes les chances en votre faveur, eu 



ATTAQUE ET RIPOSTE. i?3 



admettant que vous arriviez sain et sauf dans la Lune, comment revien- 
drez- vous? 

— Je ne reviendrai pas ! » 

A cette réponse, qui touchait au sublime par sa simplicité, l'assemblée 
demeura muette. Mais son silence fut plus éloquent que n'eussent été ses 
cris d'enthousiasme. L'inconnu en profita pour protester une dernière fois. 

c( Vous vous tuerez infailliblement, s'écria-t-il, et votre mort, qui n'aura 
été que la mort d'un insensé, n'aura pas même servi la science! 

— Continuez, mon généreux inconnu, car véritablement vous pronosti- 
quez d'une façon fort agréable ! 

— Ah! c'en est trop! s'écria l'adversaire de Michel Ardan, et je ne sais 
pas pourquoi je continue une discussion aussi peu sérieuse! Poursuivez à 
votre aise cette folle entreprise ! Ce n'est pas à vous qu'il faut s'en prendre ! 

— Oh ! ne vous gênez pas ! 

—Non ! c'est un autre qui portera la responsabilité de vos actes ! 

— Et qui donc, s'il vous plaît? demanda Michel Ardan d'une voix im- 
périeuse. 

—L'ignorant qui a organisé cette tentative aussi impossible que ridicule!» 

L'attaque était directe. Barbicane, depuis l'intervention de l'inconnu, 
faisait de violents efforts pour se contenir, et « brûler sa fumée » comme 
certains foyers de chaudières; mais en se voyant si outrageusement dési- 
gné, il se leva précipitamment et allait marcher à l'adversaire qui le bravait 
en face, quand il se vit subitement séparé de lui. 

L'estrade fut enlevée tout d'un coup par cent bras vigoureux, et le pré 
sident du Gun-Club dut partager avec Michel Ardan les honneurs du 
triomphe. Le pavois était lourd, mais les porteurs se relayaient sans cesse, 
et chacun se disputait, luttait, combattait pour prêter à cette manifestation 
l'appui de ses épaules. 

Cependant l'inconnu n'avait point profité du tumulte pour quitter la 
place. L'aurait-il pu, d'ailleurs, au milieu de cette foule compacte? Non, 
sans doute. En tout cas, il se tenait au premier rang, les bras croisés, et 
dévorait des yeux le président Barbicane. 

Celui-ci ne le perdait pas de vue, et les regards de ces deux hommes 
demeuraient engagés comme deux épées frémissantes. 

Les cris de l'immense foule se maintinrent à leur maximum d'intensité 
pendant cette marche triomphale. Michel Ardan se laissait faire avec un 
plaisir évident. Sa face rayonnait. Quelquefois l'estrade semblait prise de 
tangage et de roulis comme un navire battu des flots. Mais les deux héros 
du meeting avaient le pied marin ; ils ne bronchaient pas, et leur vaisseau 
arriva sans avaries au port de Tampa-Town. 



124 DE LA TERRE A LA LUNE. 



Michel Ardan parvint heureusement à se dérober aux dernières étreintes 
de ses vigoureux admirateurs ; il s'enfuit à l'hôtel Fra?iklin, gagna preste- 
ment sa chambre et se glissa rapidement dans son lit, tandis qu'une armée 
de cent mille hommes veillait sous ses fenêtres. 

Pendant ce temps, une scène courte, grave, décisive, avait heu entre le 
personnage mystérieux et le président du Gun-Club. 

Barbicane, libre enfin, était allé droit à son adversaire. 

« Venez! » dit-il d'une voix brève. 

Celui-ci le suivit sur le quai, et bientôt tous les deux se trouvèrent seuls 
à l'entrée d'un wharf ouvert sur le Jone's-Fall. 

Laces ennemis, encore inconnus l'un à l'autre, se regardèrent. 

a Qui êtes-vous? demanda Barbicane. 

— Le capitaine Nicholl. 

—Je m'en doutais. Jusqu'ici le hasard ne vous avait jamais jeté sur mon 
chemin... 

— Je suis venu m'y mettre! 

— Vous m'avez insulté ! 

— Publiquement. 

— Et vous me rendrez raison de cette insulte. 
— A. l'instant. 

" Non. Je désire que tout se passe secrètement entre nous. Il y a un bois 
situé à trois milles de Tampa, le bois de Skersnaw. Vous le connaissez? 
— Je le connais. 
Vous plaira-t-il d'y entrer demain matin à cinq heures par un côté?.. 

— Oui, si à la même heure vous entrez par l'autre côté. 
— Et vous n'oublierez pas votre rifle? dit Barbicane. 

— Pas plus que vous n'oublierez le vôtre, » répondit Nicholl. 

Sur ces paroles froidement prononcées, le président du Gun-Club et le 

^ ipitaine se séparèrent. Barbicane revint à sa demeure, mais au lieu de 

[)rendre quelques heures de repos, il passa la nuit à chercher les moyens 

d'éviter le contre-coup du projectile et de résoudre ce difficile problème 

posé par Michel Ardan dans la discussion du meeting. 



COMMENT UN FRANÇAIS ARRANGE UNE AFFAIRE. 12J 



CHAPITRE XXI 



COMMENT UN FRANÇAIS ARRANGE UNE AFFAIRE. 



Pendant que les conventions de ce duel étaient discutées entre le prési- 
dent et le capitaine, duel terrible et sauvage, dans lequel chaque adver- 
saire devient chasseur d'homme, Michel Ardan se reposait des fatigues du 
triomphe. Se reposer n'est évidemment pas une expression juste, car les 
lits américains peuvent rivaliser pour la dureté avec des tables de marbre 
ou de granit. 

Ardan dormait donc assez mal, se tournant, se retournant entre les ser- 
viettes qui lui servaient de draps, et il songeait à installer une couchette 
plus confortable dans son projectile, quand un bruit violent vint l'arracher 
à ses rêves. Des coups désordonnés ébranlaient sa porte. Ils semblaient 
être portés avec un instrument de fer. De formidables éclats de voix se 
mêlaient à ce tapage un peu trop matinal. 

« Ouvre! criait-on. Mais, au nom du ciel, ouvre donc! » 

Ardan n'avait aucune raison d'acquiescer à une demande si bruyam- 
ment posée. Cependant il se leva et ouvrit sa porte, au moment où elle 
allait céder aux efforts du visiteur obstiné. 

Le secrétaire du Gun-Club fit irruption dans la chambre. Une bombe 
ne serait pas entrée avec moins de cérémonie. 

(( Hier soir, s'écria J.-T. Maston ex abrupto, notre président a été in- 
sulté publiquement pendant le meeting ! Il a provoqué son adversaire, 
qui n'est autre que le capitaine Nicholl ! Ils se battent ce matin au bois de 
Skersnaw ! J'ai tout appris de la propre bouche de Barbicane ! S'il est tué, 
c'est l'anéantissement de nos projets! Il faut donc empêcher ce duel! Or 
un seul homme au monde peut avoir assez d'empire sur Barbicane pour 
l'arrêter, et cet homme, c'est Michel Ardan ! » 

Pendant que J.-T. Maston parlait ainsi, Michel Ardan, renonçant à 
l'interrompre, s'était précipité dans son vaste pantalon, et, moins de deux 
minutes après, les deux amis gagnaient à toutes jambes les faubourgs de 
Tampa-Town. 

Ce fut pendant cette course rapide que Maston mit Ardan au courant de 
la situation. Il lui apprit les véritables causes de l'inimitié de Barbicane 
et de Nicholl, comment cette inimitié était de vieille date, pourquoi jus- 



126 DE LA TERRE A LA LUNE. 



que-là, grâce à des amis communs, le président et le capitaine ne s'étaient 
jamais rencontrés face à face; il ajouta qu'il s'agissait uniquement d'une 
rivalité de plaque et de boulet, et qu'enfin la scène du meeting n'avait été 
qu'une occasion longtemps cherchée par Nicholl de satisfaire de vieilles 
rancunes. 

Rien de plus terrible que ces duels particuliers à l'Amérique, pendant 
lesquels les deux adversaires se cherchent à travers les taillis, se guettent 
au coin des halliers et se tirent au milieu des fourrés comme des bêles 
fauves. C'est alors que chacun d'eux doit envier ces qualités merveilleu- 
ses si naturelles aux Indiens des Prairies, leur intelligence rapide, leur 
ruse ingénieuse, leur sentiment des traces, leur flair de l'ennemi. Une er- 
reur, une hésitation, un faux pas peuvent amener la mort. Dans ces ren- 
contres, les Yankees se font souvent accompagner de leurs chiens et, à la 
fois chasseur et gibier, ils se relancent pendant des heures entières. 

« Quels diables de gens vous êtes ! s'écria Michel Ardan, quand son com- 
pagnon lui eut dépeint avec beaucoup d'énergie toute cette mise en scène. 

— Nous sommes ainsi, répondit modestement J.-T. Maston; mais hâ- 
tons-nous. » 

Cependant Michel Ardan et lui eurent beau courir à travers la plaine 
encore tout humide de rosée, franchir les rizières et les creeks, couper 
au plus court, ils ne purent atteindre avant cinq heures et demie le bois 
de Skersnaw. Barbicane devait avoir passé sa lisière depuis une demi- 
heure. 

Là travaillait un vieux bushman occupé à débiter en fagots des arbres 
abattus sous sa hache. 

Maston courut à lui en criant : 

« Avez-vous vu entrer dans le bois un homme armé d'un rifle, Barbi- 
cane, le président... mon meilleur ami?... » 

Le digne secrétaire du Gun-Club pensait naïvement que son président 
devait être connu du monde entier. Mais le bushman n'eut pas l'air de le 
comprendre. 

(( Un chasseur, dit alors Ardan. 

— Un chasseur? oui, répondit le bushman. 
~ Il y a longtemps? 

— Une heure à peu près. 

-~ Trop tard! s'écria Maston. 

— Et avez-vous entendu des coups de fusil ? demanda Michel Ardan, 

— Non. 

— Pas un seul ? 

— Pas un seul. Ce chasseur-là n'a pas l'air de faire bonne chasse ! 



GOMMENT UN FRANÇAIS ARRANGE UNE AFFAIRE. 127 

— Que faire ? dit Maston. 

— Entrer dans le bois, au risque d'attraper une balle qui ne nous est 
pas destinée. 

— Ah ! s'écria Maston avec un accent auquel on ne pouvait se mépren- 
dre, j'aimerais mieux dix balles dans ma tête qu'une seule dans la tète de 
Barbicaoe. 

— En avant donc ! » reprit Ardan en serrant la main de son compagnon. 

Quelques secondes plui^tard, les deux amis disparaissaient dans le tail- 
lis. C'était un fourré fort épais, fait de cyprès- géants, de sycomores, de 
tulipiers, d'oliviers, de tamarins, de chênes-vifs et de mangolias. Ces di- 
vers arbres enchevêtraient leurs branches dans un inextricable pêle-mêle, 
sans permettre à la vue de s'étendre au loin. Michel Ardan et Maston 
marchaient l'un près de l'autre, passant silencieusement à travers les hau- 
tes herbes, se frayant un chemin au milieu des lianes vigoureuses, inter- 
rogeant du regard les buissons ou les branches perdues dans la sombre 
épaisseur du feuillage et attendant à chaque pas la redoutable détonation 
des rifles. Quant aux traces que Barbicane avait dû laisser de son passage 
à travers le bois, il leur était impossible de les reconnaître, et ils mar- 
chaient en aveugles dans ces sentiers à peine frayés, sur lesquels un Indien 
eût suivi pas à pas la marche de son adversaire. 

Après une heure de vaines recherches, les deux compagnons s'arrêtè- 
rent. Leur inquiétude redoublait. 

« Il faut que tout soit fini, dit Maston découragé. Un homme comme 
Barbicane n'a pas rusé avec son ennemi, ni tendu de piège, ni pratiqué 
de manœuvre! Il est trop franc, trop courageux. Il est allé en avant, droit 
au danger, et sans douté assez loin du bushman pour que le vent ait em- 
porté la détonation d'une arme à feu ! 

— Mais nous ! nous ! répondit Michel Ardan, depuis notre entrée sous 
bois, nous aurions entendu !... 

— Et si nous sommes arrivés trop tard ! » s'écria Maston avec un accent 
de désespoir. 

Michel Ardan ne trouva pas un mot à répondre, Maston et lui reprirent 
leur marche interrompue. De temps en temps ils poussaient de grands 
cris ; ils appelaient soit Barbicane soit Nicholl ; mais ni l'un ni l'autre 
des deux adversaires ne répondaient à leurs voix. De joyeuses volées d'oi- 
seaux, éveillés au bruit, disparaissaient entre les branches, et quelques 
damis effarouchés s'enfuyaient précipitamment à travers les taillis. 

Pendant une heure encore, la recherche se prolongea. La plus grande 
partie du bois avait été explorée. Rien ne décelait la présence des combat- 
tants. C'était à douter de l'affirmation du bushman, et Ardan allait re- 



128 



DE LA TEIIRE A LA LUNK 




Maston fit irruption dans la cliarabre (p. 125). 



noncer à poursuivre plus longtemps une reconnaissance inutile, quand, 
tout d'un coup, Maston s'arrêta. 
« Chut ! lit-il. Quelqu'un là-bas ! 

— Quelqu'un? répondit Michel x\rdan. 

— Oui ! un homme ! Il semble immobile. Son rifle n'est plus entre ses 
mains. Que fait- il donc ? 

— Mais le reconnais-tu ? demanda Michel Ardan, que sa vue basse ser- 
vait fort mal en pareille circonstance. 

— Oui ! oui ! Il se retourne, répondit Maston. 

— Et c'est?... 

— - Le capitaine Niclioil ' 



COMMENT UN FRANÇAIS ARRANGE UNE AFEAIRE. 129 




Au milieu du réseau, un petit oiiiau se débattait (p i''29.) 



— Nicholl! » s'écria Michel Ardan, qui ressentit un violent serrement 
de cœur. 

Nicholl désarmé ! Il n'avait donc plus rien à craindre de son adversaire? 

« Marchonsàlui, dit Michel Ardan, nous saurons à quoi nous en tenir. » 

Mais son compagnon et lui n'eurent pas fait cinquante pas, qu'ils s'ar- 
rêtèrent pour examiner plus attentivement le capitaine. Ils s'imaginaient 
trouver un homme altéré de sang et tout entier à sa vengeance ! En le 
voyant, ils demeurèrent stupéfaits. 

Un filet à maille serrée était tendu entre deux tulipiers gigantesques, et, 
au milieu du réseau, un petit oiseau, les ailes enchevêtrées, se débattait 
en poussant des cris plaintifs L'oiseleur qui avait disposé cette toile inex- 



130 DE LA TERRE A LA LUNE. 



tricable n'était pas un être humain, mais bien une venimeuse araignée, 
particulière au pays, grosse comme un œuf de pigeon, et munie de pattes 
énormes. Le hideux animal, au moment de se précipiter sur sa proie, avait 
dû rebrousser chemin et chercher asile sur les hautes branches du tulipier, 
car un ennemi redoutable venait le menacer à son tour. 

En effet, le capitaine Nicholl, son fusil à terre, oubliant les dangers de 
sa situation, s'occupait à délivrer le plus délicatement possible la victime 
prise dans les filets de la monstrueuse araignée. Quand il eut fini, il donna 
la volée au petit oiseau, qui battit joyeusement de l'aile et disparut. 

Nicholl attendri le regardait fuir à travers les branches, quand il entendit 
ces paroles prononcées d'une voix émue : 

« Vous êtes un brave homme, vous ! » 

Il se retourna. Michel Ardan était devant, lui, répétant sur tous les 
tons : 

« Et un aimable homme ! 

— -Michel Ardan ! s'écria le capitaine. Que venez-vous faire ici, Monsieur? 
— Vous serrer la main, Nicholl, et vows empêcher de tuer Barbicane ou 

d'être tué par lui. 

— Barbicane! s'écria le capitaine, que je cherche depuis deux heures 
?ans le trouver! Où se cache-t-il?... 

— Nicholl, dit Michel Ardan, ceci n'est pas poli ! il faut toujours res- 
pecter son adversaire ; soyez tranquille, si Barbicane est vivant, nous le 
trouverons, et d'autant plus facilement que, s'il ne s'est pas amusé comme 
vous à secourir des oiseaux opprimés, il doit vous chercher aussi. Mais 
quand nous l'aurons trouvé, c'est Michel Ardan qui vous le dit, il ne sera 
plus question de duel entre vous. 

— Entre le président Barbicane et moi, répondit gravement Nicholl, il 
y a une rivalité telle que la mort de l'un de nous... 

— Allons donc ! allons donc, reprit Michel Ardan, de braves gens comme 
vous, cela a pu se détester, mais cela s'estime. Vous ne vous battrez pas. 

— Je me battrai, Monsieur ! 
—Point. 

— Capitaine, dit alors 3. -T. Maston avec beaucoup de cœur, je suis l'ami 
du président, son alter ego, un autre lui-même ; si vous voulez absolument 
tuer quelqu'un, tirez sur moi, ce sera exactement la même chose, 

— Monsieur, dit Nicholl en serrant son rifle d'une main convulsive, ces 
plaisanteries... 

—L'ami Maston ne plaisante pas, répondit Michel Ardan, et je com- 
prends son idée de se faire tuer pour l'homme qu'il aime ! Mais ni lui ni 
Barbicane ne tomberont sous les balles du capitaine Nicholl, car j'ai à faire 



GOMMENT UN FRANÇAIS ARRANGE UNE AFFAIRE. 131 



aux deux rivaux une proposition si séduisante qu'ils s'empresseront de 
l'accepter. 

— Et laquelle? demanda NichoU avec une visible incrédulité. 

—Patience, répondit Ardan, je ne puis la communiquer qu'en présence 
de Barbicane. 

— Cherchons-le donc, » s'écria le capitaine. 

Aussitôt ces trois hommes se mirent en chemin ; le capitaine, après avoir 
désarmé son rifle, le jeta sur son épaule et s'avança d'un pas saccadé, sans 
mot dire. 

Pendant une demi-heure encore, les recherches furent inutiles. Maston 
se sentait pris d'un sinistre pressentiment. Il observait sévèrement Nicholl, 
se demandant si, la vengeance du capitaine satisfaite , le malheureux 
Barbicane, déjà frappé d'une balle, ne gisait pas sans vie au fond de quel- 
que taillis ensanglanté. Michel Ardan semblait avoir la même pensée, et 
tous deux interrogeaient déjà du regard le capitaine Nicholl , quand 
Maston s'arrêta soudain. 

Le buste immobile d'un homme adossé au pied d'un gigantesque ca- 
talpa apparaissait à vingt pas, à moitié perdu dans les herbes. 

(c C'est lui! » fit Maston. 

Barbicane ne bougeait pas. Ardan plongea ses regards dans les yeux du 
capitaine, mais celui-ci ne broncha pas. Ardan fit quelques pas en criant : 

« Barbicane ! Barbicane ! » 

Nulle réponse. Ardan se précipita vers son ami; mais, au moment où il 
allait lui saisir le bras, il s'arrêta court en poussant un cri de surprise. 

Barbicane, le crayon à la main, traçait des formules et des figures géo- 
métriques sur un carnet, tandis que son fusil désarmé gisait à terre. 

Absorbé dans son travail, le savant, oubliant à son tour son duel et sa 
vengeance, n'avait rien vu, rien entendu. 

Mais quand Michel Ardan posa sa main sur la sienne, il se leva et le 
considéra d'un œil étonné. 

« Ah! s'écria-t-il enfin, toi ! ici! J'ai trouvé, mon ami! J'ai trouvé ! 

—Quoi? 

—Mon moyen! 

— Quel moyen? 

— Le moyen d'annuler l'effet du contre-coup au départ du projectile ! 

—Vraiment? dit Michel en regardant le capitaine du coin de l'œil. 

— Oui! de l'eau! de l'eau simple qui fera ressort... Ah! Maston ! s'écria 
Barbicane, vous aussi ! 

—Lui-même, répondit Michel Ardan, et permets que je te présente en 
même temps le digne capitaine Nicholl ! 



132 DE LA TERRE A LA LUNE. 

— Nicholl! s'écria Barbicane, qui fut debout en un instant. Pardon, 
capitaine, dit-il, j'avais oublié... je suis prêt... •» 

Michel Ardan intervint sans laisser aux deux ennemis le temps de s'in ♦ 
terpeller. 

« Parbleu! dit-il, il est heureux que de braves gens comme vous ne se 
soient pas rencontrés plus tôt ! Nous aurions maintenant à pleurer l'un ou 
l'autre. Mais, grâce à Dieu qui s'en est mêlé, il n'y a plus rien à craindre. 
Quand on oublie sa haine pour se plonger dans des problèmes de méca- 
nique ou jouer des tours aux araignées, c'est que cette haine n'est dange- 
reuse pour personne. » 

Et Michel Ardan raconta au président l'histoire du capitaine. 

« Je vous demande un peu, dit-ii en terminant, si deux bons êtres 
comme vous sont faits pour se casser réciproquement la tête à coup de 
carabine? » 

Il y avait dans cette situation, un peu ridicule, quelque chose de si inat- 
tendu, que Barbicane et Nicholl ne savaient trop quelle contenance garder 
l'un vis-à-vis de l'autre. Michel Ardan le sentit bien, et il résolut de brus- 
quer la réconciliation. 

« Mes braves amis, dit-il en laissant poindre sur ses lèvres son meilleur 
sourire, il n'y a jamais eu entre vous qu'un malentendu. Pas autre chose. 
Eh bien ! pour prouver que tout est fini entre vous, et puisque vous êtes 
gens à risquer votre peau, acceptez franchement la proposition que je vais 
vous faire- 

—Parlez, dit Nicholl. 

— L'ami Barbicane croit que son projectile ira tout droit à la Lune. 

-Oui, certes, répliqua le président. 

— Et l'ami Nicholl est persuadé qu'il retombera sur la terre. 

—J'en suis certain, s'écria le capitaine. 

—Bon! reprit Michel Ardan. Je n'ai pas la prétention de vous mettre 
d'accord; mais je vous dis tout bonnement : — Partez avec moi, et venez 
voir si nous resterons en route . 

—Hein! » fit J.-T. Maston stupéfait. 

Les deux rivaux, à cette proposition subite, avaient levé les yeux l'un 
sur l'autre. Ils s'observaient avec attention. Barbicane attendait la réponse 
du capitaine. Nicholl guettait les paroles du président. 

« Eh bien? fit Michel de son ton le plus engageant. Puisqu'il n'y a plus 
de contre-coup à craindre ! 

— Accepté ! » s'écria Barbicane. 

Mais, si vite qu'il eût prononcé ce mot, Nicholl l'avait achevé en même 
temps que lui. 



LE NOUVEAU CITOYEN DES ETATS-UNIS. 133 

«Hurrah ! bravo! vivat ! hip! bip ! bip ! s'écria Micbel Ardan en tendantla 
main aux deux adversaires. Et maintenant que l'affaire est arrangée, mes 
amis, permettez-moi de vous traiter à la française. Allons déjeuner.» 



CHAPITRE XXII 



LE NOUVEAU CITOYEN DES ETATS-UNIS. 



Ce jour-là toute l'Amérique apprit en même temps l'affaire du capitaine 
NichoU et du président Barbicane, ainsi que son singulier dénoùment. Le 
rôle joué dans cette rencontre par le cbevaleresque Européen, sa propo- 
sition inattendue qui trancbait la difficulté, l'acceptation simultanée des 
deux rivaux, cette conquête du continent lunaire à laquelle la France 
et les Etats-Unis allaient marcber d'accord, tout se réunit pour accroître 
encore la popularité de Micbel Ardan. On sait avec quelle frénésie les 
Yankees se passionnent pour un individu. Dans un pays où de graves 
magistrats s'attèlent à la voiture d'une danseuse et la traînent triompba- 
lement, que l'on juge de la passion décbainée par l'audacieux Français ! 
Si l'on ne détela pas ses chevaux, c'est probablement parce qu'il n'en avait 
pas, mais toutes les autres marques d'enthousiasme lui furent prodiguées. 
Pas un citoyen qui ne s'unit à lui d'esprit et de cœur! Expluribus unum^ 
suivant la devise des États-Unis. 

A dater de ce jour, Michel Ardm n'eut plus un moment de repos. Des 
députations venues de tous les coins de l'Union le harcelèrent sans fin ni 
trêve. 11 dut les recevoir bon gré mal gré. Ce qu'il serra de mains,, ce 
qu'il tutoya de gens ne peut se compter ; il fut bientôt sur les dents ; sa 
voix, enrouée dans des speechs innombrables, ne s'échappait plus de ses 
lèvres qu'en sons inintelligibles, et il faillit gagner une gastro-entérite à 
la suite des toasts qu'il dut porter à tous les comtés de l'Union. Ce succès 
eût grisé un autre dès le premier jour, mais lui sut se contenir dans une 
demi-ébriété spirituelle et charmante. 

Parmi les députations de toute espèce qui l'assaillirent, celle des « luna- 
tiques » n'eut garde d'oublier ce qu'elle devait au futur conquérant de la 
Lune. Un jour quelques-uns de ces pauvres gens, assez nombreux en 
Amérique, vinrent le trouver et demandèrent à retourner avec lui dans 
leur pays natal. Certains d'entre eux prétendaient parler « le sélénite » et 
voulurent l'apprendre à Michel Ardan. Celui-ci se prêta de bon cœur à 



134 DE LA TERRE A LA LUNE. 



leur innocente manie et se chargea de commissions pour leurs amis de la 
Lune. 

« Singulière folie ! dit-il à Barbicane après les avoir congédiés, et folie 
qui frappe souvent les vives intelligences. Un de nos plus illustres savants, 
Arago, me disait que beaucoup de gens très-sages et très-réservés dans 
leurs conceptions se laissaient aller à une grande exaltation, à d'incroya- 
bles singularités, toutes les fois que la Lune les occupait. Tu ne crois pas 
à l'influence de la Lune sur les maladies? 

— Peu, répondit le président du Gun-Glub. 

-— Je n'y crois pas non plus, et cependant l'histoire a enregistré des faits 
au moins étonnants. Ainsi, en 1693, pendant une épidémie, les personnes 
périrent en plus grand nombre le 21 janvier, au moment d'une éclipse. Le 
célèbre Bacon s'évanouissait pendant les éclipses de la Lune et ne reve- 
nait à la vie qu'après l'entière émersion de l'astre. Le roi Charles VI 
retomba six fois en démence pendant l'année 1399, soit à la nouvelle, soit 
à la pleine Lune. Des médecins ont classé le mal caduc parmi ceux qui 
suivent les phases de la Lune. Les maladies nerveuses ont paru subir sou- 
vent son influence. Mead parle d'un enfant qui entrait en convulsions 
quand la Lune entrait en opposition. Gall avait remarqué que l'exaltation 
des personnes faibles s'accroissait deux fois par mois, aux époques de la 
nouvelle et de la pleine Lune. Enfin il y a encore mille observations de ce 
genre sur les vertiges, les fièvres malignes, les somnambulismes, tendant 
à prouver que l'astre des nuits a une mystérieuse influence sur les mala- 
dies terrestres. 

— Mais comment? pourquoi? demanda Barbicane. 

— Pourquoi? répondit Ardan. Ma foi, je te ferai la même réponse 
qu' Arago répétait dix-neuf siècles après Plutarque ; — « C'est peut-ètie 
parce que ça n'est pas vrai ! » 

Au milieu de son triomphe, Michel Ardan ne put échapper à aucune 
des corvées inhérentes à l'état d'homme célèbre. Les entrepreneurs de 
succès voulurent l'exhiber. Barnum lui offrit un million pour le promener 
de ville en ville dans tous les États-Unis et le montrer comme un animal 
curieux. Michel Ardan le traita de cornac et l'envoya promener lui-même . 

Cependant, s'il refusa de satisfaire ainsi la curiosité publique, ses por- 
traits, du moins, coururent le monde entier et occupèrent la place d'hon- 
neur dans les albums ; on en fit des épreuves de toutes dimensions, depuis 
la grandeur naturelle jusqu'aux réductions microscopiques des timbres- 
poste. Chacun pouvait posséder son héros dans toutes les poses imagina- 
bles, en tête, en buste, en pied, de face, de profil, detrois-quarts, de dos. 
On en tiia plus de quinze cent mille exemplaires, et il avait là une belle 



LE I"^ OU VEAU CITOYEN DES ÉTATS-UNIS. 135 

occasion de se débiter en reliques, mais il n'en profita pas. Rien qu'à ven^ 
dre ses cheveux un dollar la pièce, il lui en restait assez pour faire fortune ! 

Pour tout dire, cette popularité ne lui déplaisait pas. Au contraire. Il se 
mettait à la disposition du public et correspondait avec l'univers entier. 
On répétait ses bons mots, on les propageait, surtout ceux qu'il ne faisait 
pas. On lui en prêtait, suivant l'habitude, car il était riche de ce côté. 

Non-seulement il eut pour lui les hommes, mais aussi les femmes. Quel 
nombre infini de ce beaux mariages » il aurait faits, pour peu que la fan- 
taisie l'eût pris de « se fixer. » Les vieilles missess surtout, celles qui de- 
puis quarante ans séchaient sur pied, rêvaient nuit et jour devant ses 
photographies. 

Il est certain qu'il eût trouvé des compagnes par centaines, même s'il 
leur avait imposé la condition de le suivre dans les airs. Les femmes sont 
intrépides quand elles n'ont pas peur de tout. Mais son intention n'était 
pas de faire souche sur le continent lunaire, et d'y transplanter une race 
croisée de Français et d'Américains. Il refusa donc. 

« Aller jouer là-haut, disait-il, le rôle d'Adam avec une fille d'Eve, 
merci ! Je n'aurais qu'à rencontrer des serpents ! ... » 

Dès qu'il put se soustraire enfin aux joies trop répétées du triomphe, il 
alla, suivi de ses amis, faire une visite à la Columbiad. Il lui devait bien 
cela. Du reste, il était devenu très -fort en balistique, depuis qu'il vivait 
avec Barbicane, J.-T. Maston et tutti quanti. Son plus grand plaisir con- 
sistait à répéter à ces braves artilleurs qu'ils n'étaient que des meurtriers 
aimables et savants. Il ne tarissait pas en plaisanteries à cet égard. Le jour 
où il visita la Columbiad, il l'admira fort et descendit jusqu'au fond de 
l'àme de ce gigantesque mortier qui devait bientôt le lancer vers l'astre 
des nuits . 

« Au moins, dit-il, ce canon-là ne fera de mal à personne, — ce qui est 
déjà assez étonnant de la part d'un canon. Mais quant à vos engins qui 
détruisent, qui incendient, qui brisent, qui tuent, ne m'en parlez pas, et 
surtout ne venez jamais me dire qu'ils ont « une âme, » je ne vous croi- 
rais pas ! » 

Il faut rapporter ici une proposition relative à J.-T. Maston. Quand le 
secrétaire du Gun-Club entendit Barbicane et NichoU accepter la propo- 
sition de Michel Ardan, il résolut de se joindre à eux et de faire « la partie 
à quatre. » Un jour il demanda à être du voyage. Barbicane, désolé de 
refuser, lui fit comprendre que le projectile ne pouvait emporter un aussi 
grand nombre de passagers. J.-T. Maston, désespéré, alla trouver Micb*»' 
Ardan, qui l'invita à se résigner et fit valoir des arguments ad hominem. 

n Vois-tu, mon vieux Maston, lui dit-il, il ne faut pas prendre mes pa- 



136 



DE LA TERRE A LA LUNE. 




« Partez avec moi, et venez voir » (p. 132). 

rôles en mauvaise part; mais vraiment, là, entre nous, tu es trop incom- 
plet pour te présenter dans la Lune ! 

— Incomplet! s'écria le vaillant invalide. 

—Oui! mon brave ami ! Songe au cas où nous rencontrerions des habi- 
iants là-haut. Voudrais-tu donc leur donner une aussi triste idée de ce qui 
se passe ici-bas, leur apprendre ce que c'est que la guerre, leur montrer 
qu'on emploie le meilleur de son temps à se dévorer, à se manger, à se 
casser bras et jambes, et cela sur un globe qui pourrait nourrir cent 
milliards d'habitants, et où il y en a douze cents millions à peine? Allons 
donc, mon digne ami, tu nous ferais mettre à la porte! 



LE NOUVEAU CITOYEN DES ETATS-UNIS. 



137 




Le cliat retiré de la bombe ^p. lo8. 



— Mais si vous arrivez en morceaux, répliqua J.-T. Maston, vous serez 
aussi incomplets que moi ! 

— Sans doute, répondit Michel Ardan, mais nous n'arriverons pas en 
morceaux ! » 

En effet, une expérience préparatoire, tentée le 18 octobre, avait donné 
les meilleurs résultats et fait concevoir les plus légitimes espérances. 
Barbicane, désirant se rendre compte de l'effet de contre-coup au moment 
du départ d'un projectile, fit venir un mortier de trente-deux pouces 
( — 0,75 cent.) de l'arsenal de Pensacola. On l'installa sur le rivage de la 
rade d'Hillisboro,arm que la bombe retombât dans la mer et que sa diute 

18 



138 dp: la terre a la lune. 



fût amortie. Il ne s'agissait que d'expérimenter la secousse au départ et 
non le choc à l'arrivée. 

Un projectile creux fut préparé avec le plus grand soin pour cette 
curieuse expérience. Un épais capitonnage, appliqué sur un réseau de 
ressorts faits du meilleur acier, doublait ses parois intérieures. C'était un 
véritable nid soigneusement ouaté. 

(( Quel dommage de ne pouvoir y prendre place ! » disait J.-T. Maston 
en regrettant que sa taille ne lui permit pas de tenter l'aventure. 

Dans cette charmante bombe, qui se fermait au moyen d'un couvercle à 
vi«, on introduisit d'abord un gros chat, puis un écureuil appartenant au 
secrétaire perpétuel du Gun-Glub, et auquel J.-T. Maston tenait particu- 
lièrement. Mais on voulait savoir comment ce petit animal, peu sujet au 
vertige, supporterait ce voyage expérimental. 

Le mortier fut chargé avec cent soixante livres de poudre et la bombe 
placée dans la pièce. On fit feu. 

Aussitôt le projectile s'enleva avec rapidité, décrivit majestueusement sa 
parabole, atteignit une hauteur de mille pieds environ, et par une courbe 
gracieuse alla s'abîmer au milieu des flots. 

Sans perdre un instant, une embarcation se dirigea vers le lieu de sa 
chute ; des plongeurs habiles se précipitèrent sous les eaux, et attachèrent 
des câbles aux oreillettes de la bombe, qui fut rapidement hissée à bord. 
Cinq minutes ne s'étaient pas écoulées entre le moment où les animaux 
furent enfermés et le moment où l'on dévissa le couvercle de leur prison. 

Ardan, Barbicane, Maston, Nicholl se trouvaient sur l'embarcation, et 
ils assistèrent à l'opération avec un sentiment d'intérêt facile à compren- 
dre. A peine la bombe fut-elle ouverte, que le chat s'élança au dehors, un 
peu froissé, mais plein de vie, et sans avoir l'air de revenir d'une expédi- 
tion aérienne. Mais d'écureuil point. On chercha. Nulle trace. Il fallut bien 
alors reconnaître la vérité. Le chat avait mangé son compagnon de 
voyage. 

J.-T. Maston fut très-attristé de la perte de son pauvre écureuil, et se 
proposa de l'inscrire au martyrologe de la science . 

Quoi qu'il en soit, après cette expérience, toute hésitation, toute crainte 
disparurent; d'ailleurs les plans de Barbicane devaient encore perfec- 
tionner le projectile et anéantir presque entièrement les effets de contre- 
coup. Il n'y avait donc plus qu'à partir. 

Deux jours plus tard, Michel Ardan reçut un message du président de 
i Union, honneur auquel il se montra particulièrement sensible. 

A l'exemple de son chevaleresque compatriote le marquis de La Fayette, 
le gouvernementluidécernaitle titre de citoyen desÉtats-Unis d'Amérique. 



EE WAGON-PROJECTILE. 139 



CHAPITRE XXIII 



LE WAGON-PROJECTILE. 



Après l'achèvement de la célèbre Columbiad, l'intérêt public se rejeta 
immédiatement sur le projectile, ce nouveau véhicule destiné à transpor- 
ter à travers l'espace les trois hardis aventuriers. Personne n'avait oublié 
que, par sa dépèche du 30 septembre, Michel Ardan demandait une modi- 
fication aux plans arrêtés par les membres du Comité. 

Le président Barbicane pensait alors avec raison que la forme du pro- 
jectile importait peu, car, après avoir traversé l'atmosphère en quelques 
secondes, son parcours devait s'effectuer dans le vide absolu. Le Comité 
avait donc adopté la forme ronde, afin que le boulet pût tourner sur lui- 
même et se comporter à sa fantaisie. Mais, dès l'instant qu'on le transfor- 
mait en véhicule, c'était une autre affaire. Michel Ardan ne se souciait pas 
de voyager à la façon des écureuils ; il voulait monter la tête en haut, les 
pieds en bas, ayant autant de dignité que dans la nacelle d'un ballon, plus 
vite sans doute, mais sans se livrer à une succession de cabrioles peu 
convenables. 

De nouveaux plans furent donc envoyés à la maison Breadwill et C'^ 
d'Albany, avec recommandation de les exécuter sans retard. Le projec- 
tilC;, ainsi modifié, fut fondu le 2 novembre et expédié immédiatement à 
Stone's-Hill par les railways de l'est. 

Le 10, il arriva sans accident au lieu de sa destination. Michel Ardan, 
Barbicane et Nicholl attendaient avec la plus vive impatience « ce wagori- 
projectile » dans lequel ils devaient prendre passage pour voler à la décou- 
verte d'un nouveau monde. 

Il faut en convenir, c'était une magnifique pièce de métal, un produit 
métallurgique qui faisait le plus grand honneur au génie industriel des 
Américains. On venait d'obtenir pour la première fois l'aluminium en 
masse aussi considérable, ce qui pouvait être justement regardé comme 
un résultat prodigieux. Ce précieux projectile étincelait aux rayons du 
soleil. A le voir avec ses formes imposantes et coiffé de son chapeau coni- 
que, on l'eût pris volontiers pour une de ces épaisses tourelles en façon de 
poivrières, que les architectes du moyen âge suspendaient à l'angle des 
châteaux-forts. Il ne lui manquait que des meurtrières et une girouette. 



140 DE LA TERRE A LA LUNE. 

« Je m'attends, s'écriait Michel Ardan, à ce qu'il en sorte un homme 
d'armes portant la haquebutte et le corselet d'acier. Nous serons là-dedans 
comme des seigneurs féodaux, et, avec un peu d' artillerie, on y tiendrait 
tête à toutes les armées sélénites, si toutefois il y en a dans la Lune ! 

— Ainsi le véhicule te plait? demanda Barbicane à son ami. 

— Oui! oui! sans doutC;, répondit Michel Ardan qui l'examinait en ar- 
tiste. Je regrette seuleiP.ent que ses formes ne soient pas plus effilées, son 
cône plus gracieux ; on aurait dû le terminer par une touffe d'ornements 
en métal guilloché, avec une chimère, par exemple, une gargouille, une 
salamandre sortant du feu les ailes déployées et la gueule ouverte... 

— A quoi bon? dit Barbicane, dont l'esprit positif était peu sensible aux 
beautés de l'art. 

— A quoi bon, ami Barbicane ! Hélas ! puisque tu me le demandes, je 
cr;iins bien que tu ne le comprennes jamais ! 

— Dis toujours, mon brave compagnon. 

— Eh bien, suivant moi, il faut toujours mettre un peu d'art dans ce 
que l'on fait, cela vaut mieux. Connais-tu une pièce indienne qu'on appelle 
le Chariot de l'Enfant ? 

— Pas même de nom, répondit Barbicane. 

— Cela ne m'étonne pas, reprit Michel Ardan. Apprends donc que, dans 
celle pièce, il y a un voleur qui, au moment de percer le mur d'une mai- 
son, se demande s'il donnera à son trou la forme d'une lyre, d'une fleur, 
d\m oiseau ou d'une amphore? Eh bien, dis-moi, ami Barbicane, si à cette 
époque tu avais été membre du jury, est-ce que tu aurais condamné ce 
voleur-là? 

— Sans hésiter, répondit le président duGun-Club, et avec la circon- 
stance aggravante d'effraction. 

— Et moi je l'aurais acquitté, ami Barbicane ! Voilà pourquoi tu ne 
pourras jamais me comprendre ! 

— Je n'essaierai même pas, mon vaillant artiste. 

— Mais au moins, reprit Michel Ardan, puisque l'extérieur de notre 
wagon-projectile laisse à désirer, on me permettra de le meubler à mon 
aise, et avec tout le luxe qui convient à des ambassadeurs de la Terre! 

— A cet égard, mon brave Michel, répondit Barbicane, tu agiras à ta 
fantaisie, et nous te laisserons faire à ta guise. » 

Mais, avant de passer à l'agréable, le président du Gun-Club avait songé 
à l'utile, et les moyens inventés par lui pour amoindrir les effets du contre- 
coup furent appliqués avec une intelligence parfaite. 

Barbicane s'était dit, non sans raison, que nul ressort ne serait assez 
puissant pour amortir le choc, et pendant sa fameuse promenade dans le 



LE WAGON-PROJECTILE. 141 



bois de Skersnaw, il avait fini par résoudre cette grande difficulté d'une 
ingénieuse façon. C'est à l'eau qu'il comptait demander de lui rendre ce 
service signalé. Voici comment. 

Le projectile devait être rempli à la hauteur de trois pieds d'une couche 
d'eau destinée à supporter un disque en bois parfaitement étanche, qui 
glissait à frottement sur les parois intérieures du projectile. C'est sur ce 
véritable radeau que les voyageurs prenaient place. Quant à la masse li- 
quide, elle était divisée par des cloisons horizontales que le choc au départ 
devait briser successivement. Alors chaque nappe d'eau, de la plus basse 
à la plus haute, s'échappant par des tuyaux de dégagement vers la partie 
supérieure du projectile, arrivait ainsi à faire ressort, et le disque, muni 
lui-même de tampons extrêmement puissants, ne pouvait heurter le culot 
inférieur qu'après l'écrasement successif des diverses cloisons. Sans doute 
les voyageurs éprouveraient encore un contre-coup violent après le com- 
plet échappement de la masse liquide, mais le premier choc devait être 
presque entièrement amorti par ce ressort d'une grande puissance. 

Il est vrai que trois pieds d'eau sur une surface de cinquante-quatre 
pieds carrés devaient peser près de onze mille cinq cents livres ; mais la 
détente des gaz accumulés dans la Columbiad suffirait, suivant Barbicane, 
à vaincre est accroissement de poids ; d'ailleurs le choc devait chasser 
toute cette eau en moins d'une seconde, et le projectile reprendrait promp- 
tement sa pesanteur normale. 

Voilà ce qu'avait imaginé le président du Gun-Club et de quelle façon 
il pensait avoir résolu la grave question du contre-coup. Du reste, ce tra- 
vail, intelligemment compris par les ingénieurs de la maison Breadwill 
fut merveilleusement exécuté ; l'effet une fois produit et l'eau chassée au 
dehors, les voyageurs pouvaient se débarrasser facilement des cloisons 
brisées et démonter le disque mobile qui les supportait au moment du 
départ . 

Quant aux parois supérieures du projectile, elles étaient revêtues d'un 
épais capitonnage de cuir, appliqué sur des spirales du meilleur acier, 
qui avaient la souplesse des ressorts de montre. Les tuyaux d'échappe- 
ment dissimulés sous ce capitonnage ne laissaient pas même soupçonner 
leur existence. 

Ainsi donc toutes les précautions imaginables pour amortir le premier 
choc avaient été prises, et pour se laisser écraser, disait Michel Ardan 
il faudrait être « de bien mauvaise composition. » 

Le projectile mesurait neuf pieds de large extérieurement sur douze 
pieJs de haut. Afin do ne pas dépasser le poids assigné, on avait un peu 
diminué l'épaisseur de ses parois et renforcé sa partie inférieure, qui de- 



142 DE LA TERRE A LA LUNE. 



vait supporter toute la violence des gaz développés par la déflagration du 
pyroxyle. Il en est ainsi, d'ailleurs, dans les bombes et les obus cylindro- 
coniqnes, dont le culot est toujours plus épais. 

On pénétrait dans cette tour de métal par une étroite ouverture ména- 
gée sur les parois du cône, et semblable à ces « trous d'homme » des chau- 
dières à vapeur. Elle se fermait hermétiquement au moyen d'une plaque 
d'aluminium, retenue à l'intérieur par de puissantes vis de pression. Les 
voyageurs pourraient donc sortir à volonté de leur prison mobile, dès 
qu'ils auraient atteint l'astre des nuits. 

Mais il ne suffisait pas d'aller, il fallait voir en route. Rien ne fut plus 
facile . En effet, sous le capitonnage se trouvaient quatre hublots de verre 
lenticulaire d'une forte épaisseur, deux percés dans la paroi circulaire du 
projectilej un troisième à sa partie inférieure et un quatrième dans son 
chapeau conique. Les voyageurs seraient donc à même d'observer, per- 
dant leur parcours, la Terre qu'ils abandonnaient, la Lune dont ils s'ap- 
prochaient et les espaces constellés du ciel. Seulement ces hublots étaient 
protégés contre les chocs du départ par des plaques solidement encastrées, 
qu'il était facile de rejeter au dehors en dévissant des écrous intérieurs . 
De cette façon, l'air contenu dans le projectile ne pouvait pas s'échapper, 
et les observations devenaient possibles. 

Tous ces mécanismes, admirablement établis,, fonctionnaient avec la 
plus grande facilité, et les ingénieurs ne s'étaient pas montrés moins in- 
telligents dans les aménagements du wagon-projectile. 

Des récipients solidement assujettis étaient destinés à contenir l'eau et 
les vivres nécessaires aux trois voyageurs; ceux-ci pouvaient même se 
procurer le feu et la lumière au moyen de gaz enmagasiné dans un réci- 
pient spécial sous une pression de plusieurs atmosphères. Il suffisait de 
tourner un robinet, et pendant six jours ce gaz devait éclairer et chauffer 
ce confortable véhicule. On le voit, rien ne manquait des choses essen- 
tielles à la vie et même au bien-être. De plus, grâce aux instincts de Mi- 
chel Ardan, l'agréable vint se joindre à l'utile sous la forme d'objets 
d'arts ', il eût fait de son projectile un véritable atelier d'artiste, si l'espace 
ne lui eût pas manqué. Du reste, on se tromperait en supposant que trois 
personnes dussent se trouver à l'étroit dans cette tour de métal. Elle avait 
une surface de cinquante-quatre pieds carrés à peu près sur dix pieds do 
hauteur, ce qui permettait à ses hôtes une certaine liberté de mouvement. 
Ils n'eussent pas été aussi à leur aise dans le plus confortable wagon des 
États-Unis. 

La question des vivres et de l'éclairage étant résolue, restait la question 
de l'air. Il était évident que l'air enfermé dans le projectile ne suffiraU 



LE WAGON-PRO.JEGTILE. 143 



pas pendant quatre jours à la respiration des voyageurs; chaque homme, 
en effet, consomme dans une heure environ tout l'oxygène contenu dans 
cent litres d'air. Barbicane, ses deux compagnons, et deux chiens qu'il 
comptait emmener, devaient consommer, par vingt-quatre heures, deux 
înille quatre cents litres d'oxygène, ou, en poids, à peu près sept livres. 
[1 fallait donc renouveler Tair du projectile. Gomment? Par un procédé 
bien simple, celui de MM. Reiset et Regnault, indiqué par Michel Ardan 
pendant la discussion du meeting. 

On sait que l'air se compose principalement de vingt et une parties 
d'oxygène et de soixante-dix-neuf parties d'azote Or que se passe-t-il dans 
l'acte de la respiration? Un phénomène fort simple. L'homme absorbe 
l'oxygène de l'air, éminemment propre à entretenir la vie, et rejette l'azote 
intact. L'air expiré a perdu près de cinq pour cent de son oxygène et 
contient alors un volume à peu près égal d'acide carbonique, produit défi- 
nitif de la combustion des éléments du sang par l'oxygène inspiré. Il arrive 
donc que dans un milieu clos, et après un certain temps, tout l'oxygène 
de l'air est remplacé par l'acide carbonique, gaz essentiellement délétère. 

La question se réduisait dès lors à ceci : l'azote s' étant conservé intact, 
1° refaire l'oxygène absorbé; 2° détruire l'acide carbonique expiré. Rien 
de plus facile au moyen du chlorate de potasse et de la potasse caustique. 

Le chlorate de potasse est un sel qui se présente sous la forme de pail- 
lettes blanches; lorsqu'on le porte à une température supérieure à quatre 
cents degrés, il se transforme en chlorure de potassium, et l'oxygène qu'il 
contient se dégage entièrement. Or dix-huit livres de chlorate de potasse 
rendent sept livres d'oxygène, c'est-à-dire la quantité nécessaire aux voya- 
geurs pendant vingt-quatre heures. Voilà pour refaire l'oxygène. 

Quant à la potasse caustique, c'est une matière très-avide de l'acide car- 
bonique mêlé à l'air, et il suffît de Tagiter pour qu'elle s'en empare et 
forme du bicarbonate de potasse. Voilà pour absorber l'acide carbonique. 

En combinant ces deux moyens, on était certain de rendre à l'air vicié 
toutes ses qualités vivifiantes. C'est ce que les deux chimistes MM. Reiset 
et Regnault avaient expérimenté avec succès. 

Mais, il faut le dire, l'expérience avait eu lieu jusqu'alors i?i aniiyia vili. 
Quelle que fût sa précision scientifique, on ignorait absolument comment 
des hommes la supporteraient. 

Telle fut l'observation faite à la séance où se traita cette grave question. 
Michel Ardan ne voulait pas mettre en doute la possibilité de vivre au 
moyen de cet air factice, et il offrit d'en faire l'essai avant le départ. 

Mais l'honneur de tenter cette épreuve fut réclamé éuergiquement par 
J.-T. Maston. 



144 



DK LA TERRE A LA LUNE. 




L"anivée du projectile à Stone's-Hill 'p. 139;. 



a Puisque je ne pars pas, dit ce brave artilleur, c'est bien le moins que 
j'habite le projectile pendant une huitaine de jours, n 

Il y aurait eu mauvaise grâce à lui refuser. On se rendit à ses vœu.v. 
Une quantité suffisante de chlorate de potasse et de potasse caustique fut 
mise à sa disposition avec des vivres pour huit jours; puis, ayant serré la 
main de ses amis, le 12 novembre, à six heures du matin, api es avoir ex- 
pressément recommandé de ne pas ouvrir sa prison avant le 20, à six heurts 
du soir, il se glissa dans le projectile, dont la plaque fut hermétiquement 
fermée. 

Que se passa-t-il pondant cette huitaine? Impossible de s'en rendre 



LE WAGON-PROJECTILE. 



Uô 




J.-T. Maston avait engraissé! (p. 14.")). 



compte. L'épaisseur des parois du projectile empêchait tout bruit intérieur 
d'arriver au dehors. 

Le 20 novembre, à six heures précises, la plaque fut retirée; les amis de 
J.-T. Maston ne laissaient pas d'être un peu inquiets. Mais ils furent promp- 
tement rassurés en entendant une voix joyeuse qui poussait un hurr. h 
formidable. 

Bientôt le secrétaire du Gun-Glub apparut au sommet ou cône dans ulc 
attitude triomphante. 

Il avait engraissé I 



ur, DE LA TERRE A LA LUNE. 



CHAPITRE XXIV 



LE TÉLESCOPE DES MONTAGNES ROCHEUSES. 



Le 20 octobre de l'année précédente, après la souscription close, le pré- 
sident du Gun-Glub avait crédité l'Observatoire de Cambridge des sommes 
nécessaires à la construction d'un vaste instrument d'optique. Cet appareil, 
lunette ou télescope, devait être assez puissant pour rendre visible à la sur- 
face de la Tjune un objet ayant au plus neuf pieds de largeur. 

Il y a une différence importante entre la lunette et le télescope; il est 
bon de la rappeler ici. La lunette se compose d'un tube qui porte à son 
extrémité supérieure une lentille convexe appelée objectif, et à son extré- 
mité inférieure une seconde lentille nommée oculaire, à laquelle s'applique 
Vœ 1 de l'observateur. Les rayons émanant de l'objet lumineux traversent 
la première lentille et vont, par réfraction, former une image renversée à 
son foyer \ Cette image, on l'observe avec l'oculaire, qui la grossit exacte- 
ment comme ferait une loupe. Le tube de la lunette est donc fermé à chaque 
extrémité par l'objectif et l'oculaire. 

Au contraire, le tube du télescope est ouvert à son extrémité supérieure. 
Les rayons partis de l'objet observé y pénètrent librement et vont frapper 
un miroir métallique concave, c'est-à-dire convergent. De là ces rayons 
réfléchis rencontrent un petit miroir qui les renvoie à l'oculaire disposé de 
façon à grossir l'image produite. 

Ainsi, dans les lunettes, la rétraction joue le rôle principal, et dans les 
télescopes, la réflexion. De là le nom de réfracteurs donné aux premiers, et 
celui de réflecteurs attribué aux seconds. Toute la difficulté d'exécution de 
ces appareils d'optique git dans la confection des objectifs, qu'ils soient faits 
de lentilles ou de miroirs métalliques. 

Cependant, à l'époque où le Gun-Club tenta sa grande expérience, ces 
instruments étaient singulièrement perfectionnés et donnaient des résultats 
magnifiques. Le temps était loin où Galilée observa les astres avec sa pau- 
vj'e lunette qui grossissait sept fois au plus. Depuis le seizième siècle, les 
appareils d'optique s'élargirent et s'allongèrent dans des proportions consi- 
dérables, et ils permirent de jauger les espaces stellaires à une profondeur 

1 . C'est le point où les rayons lumineux ^e réunissent après avoir été réfractés. 



LE TÉLESCOPE DES MONTAGNES ROCHEUSES. 147 

iRConnue jusqu'alors. Parmi les instruments réfracteurs fonctionnant à 
cette époque, on citait la lunette de l'Observatoire de Poulkowa eu Russie, 
dont l'objectif mesure quinze pouces ( — 38 centimètres de largeur '), la lu- 
nette de l'opticien français Lerebours, pourvue d'un objectif égal au pré- 
cédent, et enfin la lunette de l'Observatoire de Cambridge, munie d'un 
objectif qui a dix-neuf pouces de diamètre (48 cent.). 

Parmi les télescopes, on en connaissait deux d'une puissance remar- 
quable et de dimension gigantesque. Le premier, construit par Herschel, 
était long de trente-six pieds et possédait un miroir large de quatre pieds 
et demi; il permettait d'obtenir des grossissements de six mille fois. Le 
second s'élevait en Irlande, à Birrcastle, dans le parc de Parsonstown, et 
appartenait à lord Rosse. La longueur de son tube était de quarante-huit 
pieds, la largeur de son miroir de six pieds ( — 1 m. 93 cent.) ^; il grossis- 
sait six mille quatre cents fois, et il avait fallu bâtir une immense construc- 
tion en maçonnerie pour disposer les appareils nécessaires à la manœuvre 
de l'instrument, qui pesait vingt-huit mille livres. 

Mais, on le voit, malgré ces dimensions colossales, les grossissements 
obtenus ne dépassaient pas six mille fois en nombres ronds ; or un gros- 
sissement de six mille fois ne ramène la Lune qu'à trente-neuf milles 
( — 16 lieues), et il laisse seulement apercevoir les objets ayant soixante 
pieds de diamètre, à moins que ces objets ne soient très-allongés. 

Or, dans l'espèce, il s'agissait d'un projectile large de neuf pieds et long 
de quinze ; il fallait donc ramener la Lune à cinq milles ( — 2 lieues) au 
moins, et, pour cela, produire des grossissements de quarante-huit mille 
fois. 

Telle était la question posée à l'Observatoire de Cambridge. Il ne devait 
pas être arrêté par les difficultés financières ; restaient donc les difficultés 
matérielles. 

Et d'abord il fallut opter entre les télescopes et les lunettes. Les lunettes 
présentent des avantages sur les télescopes. A égalité d'objectifs, elles per- 
mettent d'obtenir des grossissements plus considérables, parce que les 
rayons lumineux qui traversent les lentilles perdent moins par l'absorption 
que par la réflexion sur le miroir métallique des télescopes. Mais l'épais- 
seur que l'on peut donner à une lentille est limitée, car, trop épaisse, elle 

1. Elle a coûté 80,000 roubles ;320,000 francs). 

"2. On entend souvent parler de lunettes ayant une longueur bien plus considérable; une, entre ai.ties, 
de 300 pieds de foyer, fut établie par les soins de Dominique Cassini à l'Ooservatoire de Paris; mais il 
faut savoir qne ces lunettes n'avaient pas de tube. L'objectif était suspendu en l'air au moyen de mâts, et 
l'observateur, tenant son oculaire à la main, venait se placer au foyer de l'objectif le plus exactement pos- 
sible. On comprend combien ces instruments étaient d'un emploi peu aisé et la difficulté qu'U y avait de 
centrer deux lentilles placées dans ces conditions. 



148 DE LA TERRE A LA LUNE. 



ne laisse plus passer les rayons lumineux. En outre, la construction de ces 
vastes lentilles est excessivement difficile et demande un temps considé- 
rable qui se mesure par années. 

Donc, bien que les images fussent mieux éclairées dans les lunettes, 
avantage inappréciable quand il s'agit d'observer la Lune, dont la lumière 
est simplement réfléchie, on se décida à employer le télescope, qui est 
dune exécution plus prompte et permet d'obtenir de plus forts grossisse- 
ments. Seulement, comme les rayons lumineux perdent une grande partie 
de leur intensité en traversant l'atmosphère, le Gun-Club résolut d'établir 
l'instrument sur l'une des plus hautes montagnes de l'Union, ce qui dimi- 
nuerait l'épaisseur des couches aériennes. 

Dans les télescopes, on l'a vu, l'oculaire, c'est-à-dire la loupe placée à 
l'œil de l'observateur, produit le grossissement, et l'objectif qui supporte 
les plus forts grossissements est celui dont le diamètre est le plus considé- 
rable et la distance focale plus grande. Pour grossir quarante-huit mille 
fois, il fallait dépasser singulièrement en grandeur les objectifs d'Herschel 
et de lord Rosse. Là était la difficulté, car la fonte de ces miroirs est une 
opération très-délicate. 

Heureusement, quelques années auparavant, un savant de l'Institut de 
France, Léon Foucault, venait d'inventer un procédé qui rendait très- 
facile et très-prompt le polissage des objectifs, en remplaçant le miroir 
métallique par des miroirs argentés. Il suffisait de couler un morceau de 
verre de la grandeur voulue et de le métalliser ensuite avec un sel d'ar- 
gent. Ce fut ce procédé, dont les résultats sont excellents, qui fut suivi 
pour la fabrication de l'objectif. 

De plus, on le disposa suivant la méthode imaginée par Hcr.Bchel pour 
ses télescopes. Dans le grand appareil de l'astronome de Slough, l'image 
des objets, réfléchie par le miroir incliné au fond du tube, venait se former 
à son autre extrémité où se trouvait situé l'oculaire. Ainsi l'observateur, 
au lieu d'être placé à la partie inférieure du tube, se hissait à sa partie 
supérieure, et là, muni de sa loupe, il plongeait dans l'énorme cylindre. 
Cette combinaison avait l'avantage de supprimer le petit miroir destiné à 
renvoyer l'image à l'oculaii'e. Celle-ci ne subissait plus qu'une réflexion 
au lieu de deux. Donc il y avait un moins grand nombre de rayons lumi- 
neux éteints. Donc l'image était moins affiiblie. Donc, enfin, on obtenait 
plus de clarté, avantage précieux dans l'observation qui devait être faite *. 

Ces résolutions prises, les travaux commencèrent. D'après les calculs du 
bureau de l'Observatoire de Cambridge, le tube du nouveau réflecteur 



1. Ces réflecteurs sont nommés « front view télescope. 



LE TELESCOPE DES MONTAGNES ROCHEUSES. 149 

devait avoir deux cent quatre-vingts pieds de longueur, et son miroir 
seize pieds de diamètre. Quelque colossal que fût un pareil instrument, il 
n'était pas comparable à ce télescope long de dix mijle pieds ( — 3 kilomè- 
tres et demi) que l'astronome Hooke proposait de construire il y a quelques 
années. Néanmoins l'établissement d'un semblable appareil présentait de 
grandes difficultés. 

Quant à la question d'emplacement, elle fut promptement résolue. II 
s'agissait de choisir une haute montagne, et les hautes montagnes ne sont 
pas nombreuses dans les États. 

En effet, le système orographique de ce grand pays se réduit à deux 
chaînes de moyenne hauteur, entre lesquelles coule ce magnifique Missis- 
sipi que les Américains appelleraient « le roi des fleuves, » s'ils admettaient 
une royauté quelconque. 

A l'est, ce sont les Apalaches, dont le plus haut sommet, dans le New- 
Hampsire, ne dépasse pas cinq mille six cents pieds, ce qui est fort modeste. 

A l'ouest, au contraire, on rencontre les montagnes Rocheuses, immense 
chaîne qui commence au détroit de Magellan, suit la côte occidentale de 
l'Amérique du Sud sous le nom d'Andes ou de Cordillières, franchit 
listhme de Panama et court à travers l'A-nérique du Nord jusqu'aux riva- 
ges de la mer polaire. 

Ces montagne i ne sont pas très-élevées, et les Alpes ou l'Himalaya les 
regarderaient avec un suprême dédain du haut de leur grandeur. En effet, 
leur plus haut sommet n'a que dix mille sept cent un pieds, tandis que le 
mont Blanc en mesure quatorze mille quatre cent trente-neuf, et le Kints- 
chindjinga ^ vingt-six mille sept cent soixante-seize au-dessus du niveau de 
la mer. 

Mais, puisque le Guii-Club tenait à ce que le télescope, aussi bien que la 
Columbiad, fût établi dans le 5 États de l'Union, il fallut se contenter des 
montagnes Rocheuses, et tout le matériel nécessaire fut dirigé sur le som- 
met de Lon's-Peak, dans le territoire du Missouri. 

Dire les difficultés de tout genre que les ingénieurs américains eurent à 
vaincre, les prodiges d'audace et d'habileté qu'ils accompliient, la plume ou 
la parole ne le pourrait pas. Ce fut un véritable tour de force. Il fallut monter 
des pierres énormes, de lourdes pièces forgées, des cornières d'un poids 
considérable , les vastes morceaux du cylindre, l'objectif pesant lui seul 
près de trente mille livres, au-dessus de la limite des neiges perpétuelles, 
à plus de dix mille pieds de hauteur, après avoir franchi des prairies dé- 
sertes, des forêts impénétrables, des « rapides » effrayants, loin des cen- 

1. La plus haute cime de l'Himalaya. 



150 DE LA TERRE A LA LUNE. 



très de populations, au milieu de régions sauvages dans lesquelles chaque 
détail de l'existence devenait un problème presque insoluble. Et néan- 
moins, ces mille obstacles, le génie des Américains en triompha. Moins 
d'un an après le commencement des travaux, dans les derniers jours du 
mois de septembre, le gigantesque réflecteur dressait dans les airs son 
tube de deux cent quatre-vingts pieds. Il était suspendu à une énorme 
charpente en fer; un mécanisme ingénieux permettait de le manœuvrer 
facilement vers tous les points du ciel et de suivre les astres d'un horizon 
à l'aufre pendant leur marche à travers l'espace. 

Il avait coûté plus de quatre cent mille dollars ^ La première fois qu'il 
fut braqué sur la Lune, les observateurs éprouvèrent une émotion à la fois 
curieuse et inquiète. Qu'allaient-ils découvrir dans le champ de ce téles- 
cope qui grossissait quarante-huit mille fois les objets observés? Des popu- 
lations, des troupeaux d'animaux lunaires, des villes, des lacs, des océans? 
Non, rien que la science ne connût déjà, et sur tous les points de son disque 
Ja nature volcanique de la Lune put être déterminée avec une précision 
absolue. 

xMais le télescope des montagnes Rocheuses, avant de servir au Guii- 
Club, rendit d'immenses services à l'astronomie. Grâce à sa puissance de 
pénétration, les profondeurs du ciel furent sondées jusqu'aux dernières 
limites, le diamètre apparent d'un grand nombre d'étoiles put être rigou- 
reusement mesuré, et M. Clarke, du bureau de Cambridge, décomposa la 
crab nebula ^ du Taureau, que le réflecteur de lord Rosse n'avait jamais 
pu réduire. 



CHAPITRE XXV 



DERNIERS DÉTAILS. 



On était au 22 novembre. Le départ suprême devait avoir lieu dix jours 
plus tard. Une seule opération restait encore à mener à bonne lin, opéra- 
tion délicate, périlleuse, exigeant des précautions infinies, et contre le 
succès de laquelle le capitaine Nicholl avait engagé son troisième pari. Il 
s'agissût, en effet, de charger la Golumbiad et d'y introduire les quatre 
r.ent mille livres defulmi-coton. Nicholl avait pensé, non sans raison peut- 



1. Un million six cent mille francs. 

2. Nébuleuse qui apparaît sous la forme d'une écrevisse» 



DERNIERS DETAILS 151 



être, que la manipulation d'une aussi formidable quantité de pyroxyle en- 
traînerait de graves catastrophes , et qu'en tout cas celte masse émi- 
nemment explosive s'enflammerait d'elle-même sous la pression du. 
projectile. 

11 y avait là de graves dangers encore accrus par l'insouciance et la lé- 
gèreté des Américains, qui ne se gênaient pas, pendant la guerre fédérale, 
pour charger leurs bombes le cigare à la bouche. Mais Barbicane avait à 
cœur de réussir et de ne pas échouer au port ; il choisit donc ses meilleurs 
ouvriers, il les fit opérer sous ses yeux, il ne les quitta pas un moment du 
regard, et, à force de prudence et de précautions, il sut mettre de son côté 
toutes les chances de succès. 

Et d'abord il se garda bien d'amener tout son chargement à l'enceinte 
de Stone's-Hill. Il le fit venir peu à peu dans des caissons parfaitement 
clos. Les quatre cent mille livres de pyroxyle avaient été divisées en pa- 
quets de cinq cents livres, ce qui faisait huit cents grosses gargousses con- 
fectionnées avec soin par les plus habiles artificiers de Pensacola. Chaque 
caisson pouvait en contenir dix et arrivait l'un après l'autre piirle rail-road 
de Tampa-Town ; de cette façon il n'y avait jamais plus de cinq mille li- 
vres de pyroxyle à la fois dans Tenceinte. Aussitôt arrivé, chaque caisson 
était déchargé par des ouvriers marchant pieds nus, et chaque gargousse 
transportée à l'orifice de la Columbiad, dans laquelle on la descendait au 
moyen de grues manœuvrées à bras d'hommes. Toute machine à vapeur 
avait été écartée, et les moindres feux éteints à deux milles à la ronde. 
C'était déjà trop d'avoir à préserver ces masses de fulmi-coton contre les 
■ardeurs du soleil, même en novembre. Aussi travaillait-on de préférence 
pendant la nuit, sous l'éclat d'une lumière produite dans le vide et qui, au 
moyen des appareils de Ruhmkorff, créait un jour artificiel jusqu'au fond 
de la Columbiad. Là, les gargousses étaient rangées avec une parfaite régu- 
larité et reliées entre elles au moyen d'un fil métallique destiné à porter 
simultanément l'étincelle électrique au centre de chacune d'elles. 

En effet, c'est au moyen de la pile que le feu devait être communiqué à 
cette masse de fulmi-coton. Tous ces fils, entourés d'une matière isolante, 
venaient se réunir en un seul à une étroite lumière percée à la hauteur où 
devait être maintenu le projectile ; là ils traversaient l'épaisse paroi de 
fonte et remontaient jusqu'au sol par un des évents du revêtement de 
pierre conservé dans ce but. Une fois arrivé au sommet de Stone's-Hill, 
le fil supporté sur des poteaux pendant une longueur de deux milles 
rejoignait une puissante pile de Bunzen en passant par un appareil inter- 
rupteur. Il suffisait donc de presser du doigt le bouton de l'appareil pour 
que le courant fût instantanément rétabli et mit le feu aux quatre cen! 



1d2 



DE LA TERRE A LA LUNE. 




Le télescope des montagnes Rocheuses (p. 150) 



mille livres de fuliiii-colon. Il va sans dire que la pile ne dcvai' entrei e;i 
activité qu'au dernier momtnt. 

Le 28 novembre, les huit cents gargousses étaient disposées au fond de 
la Columbiad. Celte partie de Topération avait réussi. Mais que de tracas, 
que d'inquiétudes, de luttes avait subis le président Carbicane! Vainement il 
avait défendu l'entrée de Stone's-Hill; chaque jour les curieux escaladaient 
les palissades, et quelques-uns, poussant l'imprudence jusqu'à la folie, ve- 
naient fumer au milieu des balles de fulmi-coton. Barbicane se niellait 
dans des fureurs quotidiennes. J.-T. Maston le secondait de son mieux, fai- 
sant la chasse aux intrus avec une granc'e vigueur et ramascant les bouts 
de cigares encore allumés que les Yankees jetaient çà et là. Rude tâche, 



DERNIERS DÉTAILS. 



153 




car plus de trois cent mille personnes se pressaient autour des palissades. 
Michel Ardan s'était bien offert pour escorter les caissons jusqu'à la bouche 
de la Columbiad ; mais, l'ayant surpris lui-même un énorme cigare à la 
boache, tandis qu'il pourchassait les imprudents auxquels il donnait ce 
funeste exemple, le président du Gun-Club vit bien qu'il ne pouvait pas 
compter sur cet intrépide fumeur^ et il fut réduit à le faire surveiller tout 
spécialement. 

Enfin, comme il y a un Dieu pour les artilleurs, rien ne sauta, et le 
chargement fut mené à bonne fin. Le troisième pari du capitaine Nicholl 
était donc fort aventuré. Rtslait à introduire le projectile dans la Colum- 
biad et à le placer sur l'épaisse couche de fulmi-coton. 

20 



154 DE LA TERRE A LA LUNE. 



Mais, avant de procéder à cette opération, les objets nécessaires au 
voyage furent disposés avec ordre dans le wagon-projeclile. Ils étaient 
en assez grand nombre, et si l'on avait laissé faire Michel Ardan, ils au- 
raient bientôt occupé toute la place réservée aux voyageurs. On ne se 
ligare pas ce que cet aimable Français voulait emporter dans la Lune. 
Une véritable pacotille d'mutilités. Mais Barbicane intervint, et l'on dut 
se réduire au strict nécessaire. 

Plusieurs thermomètres, baromètres et lunettes furent disposés dans le 
coffre aux instruments. 

Les voyageurs étaient curieux d'examiner la Lune pendant le trajet, et, 
pour faciliter la reconnaissance de ce monde nouveau, ils emportaient une 
excellente carte de Baer et Mœdler, la Mappa selenographica, publiée en 
quatre planches, qui passe à bon droit pour un véritable chef-d'œuvre 
d'observation et de patience. Elle reproduisait avec une scrupuleuse exac- 
t tilde les moindres détails de cette portion de l'astre tournée vers la Terre ; 
montagnes, vallées, cirques, cratères, pitons, rainures s'y voyaient avec 
leurs dimensions exactes, leur orientation fidèle, leur dénomination, depuis 
les monts Doerfel et Leibnitz, dont le haut sommet se dresse à la partie 
orientale du disque, jusqu'à la Mare frigoriSy qui s'étend dans les régions 
circumpolaires du nord. 

C'était donc un précieux document pour les voyageurs, car ils pouvaient 
déjà étudier le pays avant d'y mettre le pied. 

Ils emportaient aussi trois rifles et trois carabines de chasse à système et 
à balles explosives ; de plus, de la poudre et du plomb en très-grande 
quantité. 

« On ne sait pas à qui on aura affaire, disait Michel Ardan. Hommes ou 
bêtes peuvent trouver mauvais que nous allions leur rendre visite! II faut 
donc prendre ses précautions. » 

Du reste, les instruments de défense personnelle étaient accompagnés de 
pics, de pioches, de scies à main et autres outils indispensables, sans parler 
des vêtements convenables à toutes les températures, depuis le froid des 
régions polaires jusqu'aux chaleurs de la zone torride. 

Michel Ardan aurait voulu emmener dans son expédition un certain 
nombre d'animaux, non pas un couple de toutes les espèces, car il ne voyait 
pas la nécessité d'acclimater dans la Lune les serpents, les tigres, les alli- 
gators et autres bêtes malfaisantes. 

c( Non, disait-il à Barbicane, mais quelques bêtes de somme, bœuf ou 
vache, àne ou cheval, feraient bien dans le paysage et nous seraient d'une 
grande utilité. 

— J'en conviens, mon cher Ardan, répondait le président du Gun-Glub, 



DERNIERS DÉTAILS. 155 



mais notre wagon-projeclile n'est pas l'arche de Noé. Il n'en a ni la capa- 
cité ni la destination. Ainsi restons dans les limites du possible. » 

Enfin, après de longues discussions, il fut convenu que les voyageurs se 
contenteraient d'emmei.er une excellente chienne de chasse appartenant à 
Nicholl et un vigoureux terre-neuve d'une force prodigieuse. Plusieurs 
caisses des graines les plus utiles furent mises au nombre des objets indis- 
pensables. Si on eût laissé faire Michel Ardan, il aurait emporté aussi 
quelques sacs de terre pour les y semer. En tout cas, il prit une douzaine 
d'arbustes qui furent soigneusement enveloppés d'un étui de paille et 
placés dans un coin du projectile. 

Restait alors l'importante question des vivres, car il fallait prévoir le cas 
où l'on accosterait une portion de la Lune absolument stérile. Barbicane 
fit si bien qu'il parvint à en prendre pour une année. Mais il faut ajouter, 
pour n'étonner personne, que ces vivres consistèrent en conservesde viandes 
et de légumes réduits à leur plus simple volume sous l'action de la presse 
hydraulique, et qu'ils renfermaient une grande quantité d'éléments nutri- 
tifs; ils n'étaient pas très-variés, mais il ne fallait pas se montrer difficile 
dans une pareille expédition. Il y avait aussi une réserve d'eau-de-vie pou- 
vant s'élever à cinquante gallons^ et de l'eau pour deux mois seulement- 
en effet, à la suite des dernières observations des astronomes, personne ne 
mettait en doute la présence d'une certaine quantité d'eau à la surface de 
la Lune. Quant aux vivres, il eût été insensé de croire que des habitants 
de la Terre ne trouveraient pas à se nourrir là- haut. Michel Ardan ne con- 
servait aucun doute à cet égard. S'il en avait eu, il ne se serait pas décidé 
à partir. 

« D'ailleurs, dit-il unjour à ses amis, nous ne serons pas complètement 
abandonnes de nos camarades de la Terre, et ils auront soin de ne pas nous 
oublier. , 

— Non, certes, répondit J.-T. Maston. 

—Gomment l'entendez-vous? demanda Nicholl. 

— Rien de plus simple, répondit Ardan. Est-ce que la Columbiad ne 
sera pas toujours là? Eh bien! toutes les fois que la Lune se présentera 
dans des conditions favorables de zénith, sinon de périgée, c'est-à-dire une 
fois par an à peu près, ne pourra-t-on pas nous envoyer des obus chargés 
de vivres, que nous attendrons à jour fixe? 

— Hurrah! hurrah! s'écria J.-T. Maston en homme qui avait son idécj 
voilà qui est bien dit! Certainement, mes braves amis, nous ne vous oublie- 
rons pas ! 

1. Environ 2U0 litres. 



156 DE LA TERRE A LA LUXE. 

— J'y compte ! Ainsi, vous le voyez, nous aurons régulièrement des nou- 
velles du globe, et, pour notre compte, nous serons bien maladroits si 
nous ne trouvons pas moyen de communiquer avec nos bons amis de la 
Terre! » 

Ces paroles respiraient une telle confiance que Michel Ardan, avec son 
air déterminé, son aplomb superbe, eût entraîné tout le Gun-Club à sa 
suite. Ce qu'il disait paraissait simple, élémentaire, facile, d'un succès 
assuré, et il aurait fallu véritablement tenir d'une façon mesquine à ce 
misérable globe terraqué pour ne pas suivre les trois voyageurs dans leur 
expédition lunaire. 

Lorsque les divers objets eurent été disposés dans le projectile, l'eau 
destinée à faire ressort fut introduite entre ses cloisons, et le gaz d'éclai- 
rage refoulé dans son récipient. Quant au chlorate de potasse et à la po- 
tasse caustique, Barbicane, craignant des retards imprévus en route, en 
emporta une quantité suffisante pour renouveler l'oxygène et absorber 
l'acide carbonique pendant deux mois. Un appareil extrêmement ingénieux 
et fonctionnant automatiquement se chargeait de rendre à l'air ses qualités 
vivifiantes et de le purifier d'une façon complète. Le projectile était donc 
prêt, et il n'y avait plus qu'à le descendre dans la Columbiad. Opération, 
d'ailleurs, pleine de difficultés et de périls. 

L'énorme obus fat amené au sommet de Stone's Hill. Là des grues 
puissantes le saisirent et le tinrent suspendu 8u-?.essus du puits de métal. 

Ce fut un moment palpitant. Que les chaînes vinssent à casser sous ce 
poids énorme, et la chute d'une pareille masse eût certainement déterminé 
l'inflammation du fulmi-coton. 

Heureusement il n'en fut rien, et quelques heures après, le wagon-pro- 
jectile, descendu doucement dans l'âme du canon, reposait sur sa couche 
de pyroxyle, un véritable édredon fulminant. Sa pression n'eut d'autre 
effet que de bourrer plus fortement la charge de la Columbiad. 

« J'ai perdu, » dit le capitaine en remettant au président Barbicane une 
somme de trois mille dollars. 

Barhicane ne voulait pas recevoir cet argent de la part d'un compagnon 
de voyage; mais il dut céder devant l'obstination de Nicholl, qui tenait à 
remplir tous ses engagements avant de quitter la Terre. 

« Alors, dit Michel Ardan, je n'ai plus qu'une chose à vous souhaiter, 
mon brave capitaine. 

— Laquelle? demanda Nicholl. 

— C'est que vous perdiez vos deux autres paris! De cette façon, nous se- 
rons sûrs de ne pas rester en route ! 



FEU. 157 



CHAPITRE XXVI 



FEU! 



Le premier jour de décembre était arrivé, jour fatal, car si le départ du 
projectile ne s'effectuait pas le soir même, à dix heures quarante-six mi- 
nutes et quarante secondes du soir, plus de dix-huit ans s'écouleraient 
avant que la Lune se représentât dans ces mêmes conditions simultanées 
de zénith et de périgée. 

Le temps était magnifique ; malgré les approches de l'hiver, le soleil 
resplendissait et baignait de sa radieuse effluve cette Terre que trois de ses 
habitants allaient abandonner pour un nouveau monde. 

Que de gens dormirent mal pendant la nuit qui précéda ce jour si im- 
patiemment désiré ! Que de poitrines furent oppressées par le pesant far- 
deau de l'attente ! Tous les cœurs palpitèrent d'inquiétude, sauf le cœur de 
Michel Ardan. Cet impassible personnage allait et venait avec son affai- 
rement habituel, mais rien ne dénonçait en lui une préoccupation inac- 
coutumée. Son sommeil avait été paisible, le sommeil de Turenne, avant 
la bataille, sur l'affût d'un canon. 

Depuis le matin une foule innombrable couvrait les prairies qui s'é- 
tendent à perte de vue autour de Stone's-Hill. Tous les quarts d'heure le 
rail-road de Tampa amenait de nouveaux curieux; cette immigration prit 
bientôt des proportions fabuleuses, et, suivant les relevés du Tampa-Toivn 
Observer, pendant cette mémorable journée, cinq millions de spectateurs 
foulèrent du pied le sol de la Floride. 

Depuis un mois la plus grande partie de cette foule bivaquait autour de 
l'enceinte, et jetait les fondements d'une ville qui s'est appelée depuis Ar- 
dan's-Town. Des baraquements, des cabanes, des cahutes, des tentes hé- 
rissaient la plaine, et ces habitations éphémères abritaient une population 
assez nombreuse pour faire envie aux plus grandes cités de l'Europe. 

Tous les peuples dé la terre y avaient des représentants; tous les dia- 
lectes du monde s'y parlaient à la fois. On eût dit la confusion des langues, 
comme aux temps bibliques de la tour de Babel. Là les diverses classes de 
la société américaine se confondaient dans une égalité absolue. Banquiers 
cultivateurs, marins, commissionnaires, courtiers, planteurs de coton, né- 
gociants, bateliers, magistrats, s'y coudoyaient avec un sans-gêne primi- 



158 DE LA TERRE A LA LUNE. 

tif. Les créoles de la Louisiane fraternisaient avec les fermiers de l'in- 
diana; les gentlemen du Kentucky et du Tenessee, les Virginiens élégants 
et hautains donnaient la réplique aux trappeurs à demi sauvages des Lacs 
et aux marchands de bœufs de Cincinnati. Coiffés du chapeau de castor 
blanc à larges bords ou du panama classique, vêtus de pantalons en co- 
tonnade bleue des fabriques d'Opelousas, drapés dans leurs blouses élé- 
gantes de toile écrue, chaussés de bottines aux couleurs éclatantes, ils 
exhibaient d'extravagants jabots de batiste et faisaient étinceler à leur 
chemise, à leurs manchettes, à leurs cravates, à leurs dix doigts, voire 
même à leurs oreilles, tout un assortiment de bagues, d'épingles, de bril- 
lants, de chaînes, de boucles, de breloques dont le haut prix égalait le 
mauvais goût. Femmes, enfants, serviteurs, dan.^ des toilettes non moins 
opulentes, accompagnaient, suivaient, précédaient, entouraient ces maris, 
ces pères, ces maîtres, qui ressemblaient à des chefs de tribu au milieu de 
leurs familles innombrables. 

A l'heure des repas, il fallait voir tout ce monde se précipiter sur les 
mets particuliers aux Etats du Sud et dévorer, avec un appétit menaçant 
pour l'approvisionnement de la Floride, ces aliments qui répugneraient à 
un estomac européen, tels que grenouilles fricassées, singes à l'étouffée, 
fish-chowder \ sarigue rôtie, o'possum saignant, ou grillades de racoon. 

Mais aussi quelle série variée de liqueurs ou de boissons venait en aide 
à cette alimentation indigeste! Quels cris excitants, quelles vociférations 
engageantes retentissaient dans les bar-rooms ou les tavernes ornées de 
verres, de chopes, de flacons, de carafes, de bouteilles aux formes invrai- 
semblables, de mortiers pour piler le sucre et de paquets de paille ! 

« Yoilà le julep à la menthe ! criait l'un de ces débitants d'une voix re- 
tentissante. 

Yoici le sangaree au vin de Bordeaux! répliquait un autre d'un ton 

glapissant. 

— Et dugin-sling! répétait celui-ci. 

"Et le cocktail ! le brandy-smash ! criait celui-là. 

_-- Qui veut goûter le véritable mint-julep, à la dernière mode?» s'écriaient 
ces adroits marchands en faisant passer rapidement d'un verre à l'autre, 
comme un escamoteur fait d'une muscade, le sucre, le citron, la menthe 
verte, la glace pilée, l'eau, le cognac et l'ananas frais qui composent cette 
boisson rafraîchissante. 

Aussi, d'habitude, ces incitations adressées aux gosiers altérés sous l'ac- 
tion brûlante des épices se répétaient, se croisaient dans l'air et produi- 

1. Mets composé de poissons divers. 



FEU. 159 

saientun assourdissant tapage. Mais ce jour-là, ce premier décembre, ces 
cris étaient rares. Les débitants se fussent vainement enroués à provoquer 
les chalands. Personne ne songeait ni à manger ni. à boire, et, à quatre 
heures du soir, combien de spectateurs circulaient dans la foule qui n'a- 
vaient pas encore pris leur lunch accoutumé! Symptôme plus significatif 
encore, la passion violente de l'Américain pour les jeux était vaincue par 
l'émotion. A voir les quilles du tempins couchées sur le flanc, les dés du 
creps dormant dans leurs cornets, la roulette immobile, le cribbage aban- 
donné, les cartes du whist, du vingt-et-un, du rouge et noir, du monte et 
du faro, tranquillement enfermées dans leurs enveloppes intactes, on com- 
prenait que Tévénement du jour absorbait tout autre besoin et ne laissait 
place à aucune distraction. 

Jusqu'au soir une agitation sourde, sans clameur, comme celle qui pré- 
cède les grandes catastrophes, courut parmi cette foule anxieuse. Un in- 
descriptible malaise régnait dans les esprits, une torpeur pénible, un sen- 
timent indéfinissable qui serrait le cœur. Chacun aurait voulu « que ce 
fût fini. » 

Cependant, vers sept heures, ce lourd silence se dissipa brusquement. 
La Lune se levait sur l'horizon. Plusieurs millions de hurrahs saluèrent 
son apparition. Elle était exacte au rendez-vous. Les clameurs montèrent 
jusqu'au ciel; les applaudissements éclatèrent de toutes parts, tandis que 
la blonde Phœbé brillait paisiblement dans un ciel admii'able et caressait 
cette foule enivrée de ses rayons les plus affectueux. 

En ce moment parurent les trois intrépides voyageurs. A leur aspect 
les cris redoublèrent d'intensité. Unanimement, instantanément, le chant 
national des États-Unis s'échappa de toutes les poitrines haletantes, et le 
Yankee doodle, repris en chœur par cinq millions d'exécutants, s'éleva 
comme une tempête sonore jusqu'aux dernières limites de l'atmosphère. 

Puis, après cet irrésistible élan, l'hymne se tut, les dernières harmonies 
s'éteignirent peu à peu, les bruits se dissipèrent, et une rumeur silencieuse 
flotta au-dessus de cette foule si profondément impressionnée. Cependant 
le Français et les deux Américains avaient franchi l'enceinte réservée au- 
tour de laquelle se pressait l'immense foule. Ils étaient accompagnés des 
membres du Gun-Club et des députations envoyées par les observatoires 
européens. Barbicane, froid et calme, donnait tranquillement ses derniers 
ordres. Nicholl, les lèvres serrées, les mains croisées derrière le dos, mar- 
chait d'un pas ferme et mesuré. Michel Ardan, toujours dégagé, vêtu en 
parfait voyageur, les guêtres de cuir aux pieds, la gibecière au côté, flot- 
tant dans ses vastes vêtements de velours marron, le cigare à la bouche, 
distribuait sur son passage de chaleureuses poignées de main avec une 



160 



DE LA TERRE A LA LUNE. 




Depuis le matin, une foule innombrable... (p. 157). 



prodigalité princière. Il était intarissable de verve, de gaieté, riant, plai- 
santant, faisant au digne J.-T. Maston des farces de gamin, en un mot 
a Français, » et, qui pis est, « Parisien » jusqu'à la dernière seconde. 

Dix heures sonnèrent. Le moment était venu de prendre place dans le 
projectile; la manœuvre nécessaire pour y descendre, la plaque de fer- 
meture à \isser, le dégagement des grues et ces échafaudages penchés sur 
la gueule de la Columbiad exigeaient un certain temps. 

Barbicane avait réglé son chronomètre à un dixième de seconde près 
sur celui de l'ingénieur Murchison, chargé de meltre le feu aux poudres 
au moyen de l'étincelle électrique; les voyageurs enfermés dans le pro- 



FEU. 



161 




Feu!! (p. 162). 



jrciile pourraient ainsi suivre de l'œil l'impassible aiguille qui marquerait 
Tinstant précis de leur départ. 

Le moment des adieux était donc arrivé. La scène fut toucbar.te; en dé- 
pit de sa gaieté fébrile, Michel Ardan se sentit ému. J.-T. Maslon avait 
retrouvé sous ses paupières sèches une vieille larme qu'il réservait sans 
doute pour cette occasion. Il la versa sur le front de son cher et brave 
président. 

<- Si je partais? dit -il, il est encore temps! 

— Impossible, mon vieux Maston, » répondit Barbicane. 

Quelques instants plus tard, les trois compagnons de route étaient in- 
stallés dans le projectile dont ils avaient vissé intérieurement la plaque 



162 DE LA TERRE A LA LUNE. 



d'ouverture, et la bouche de la Columbiad, entièrement dégagée, s'ouvrait 
librement vers le ciel. 

Nicholl, Barbicane et Michel Ardan étaient définitivement murés dans 
leur wagon de métal. 

Qui pourrait peindre l'émotion universelle, arrivée alors à son pa- 
roxysme ? 

La lune s'avançait sur un firmament d'une pureté limpide, éteignant 
sur son passage les feux scintillants des étoiles ; elle parcourait alors la 
constellation des Gémeaux et se trouvait presque à mi-chemin de l'hori- 
zon et du zénith. Chacun devait donc facilement comprendre que l'on 
visait en avant du but, comme le chasseur vise en avant du lièvre qu'il 
veut atteindre. 

Un silence effrayant pesait sur toute cette scène. Pas un souffle de vent 
sur la terre! Pas un souffle dans les poitrines! Les cœurs n'osaient plus 
battre. Tous les regards effarés fixaient la gueule béante de la Columbiad. 

Murchison suivait de l'œil l'aiguille de son chronomètre. Il s'en fallait 
à peine de quarante secondes que l'instant du départ ne sonnât, et cha- 
cune d'elles durait un siècle. 

A la vingtième, il y eut un frémissement universel, et il vint à la pen- 
sée de cette foule que les audacieux voyageurs enfermés dans le projectile 
comptaient aussi ces terribles secondes ! Des cris isolés s'échappèrent : 

« Trente-cinq! — trente-six! — trente-sept! — trente-huit! — trente- 
neuf! — quarante! Feu!!! » 

Aussitôt Murchison, pressant du doigt l'interrupteur de l'appareil, ré- 
tablit le courant et lança l'étincelle électrique au fond de la Columbiad. 

Une détonation épouvantable, inouïe, surhumaine, dont rien ne saurait 
donner une idée, ni les éclats de la foudre, ni le fracas des éruptions, se 
produisit instantanément. Une immense gerbe de feu jaillit des entrailles 
du sol comîne d'un cratère. La terre se souleva, et c'est à peine si quel- 
ques personnes purent un instant entrevoir le projectile fendant victo- 
rieusement l'air au ; ilieu des vapeurs flamboyantes. 



TEMPS COUVERT. 163 



CHAPITRE XXVII 



TEMPS COUVERT. 



Au moment où la gerbe incandescente s'éleva vers le ciel à une prodi- 
gieuse hauteur, cet épanouissement de flammes éclaira la Floride entière, 
et, pendant un instant incalculable, le jour se substitua à la nuit sur une 
étendue considérable de pays. Cet immense panache de feu fut aperçu de 
cent milles en mer, du golfe comme de l'Atlantique, et plus d'un capi- 
taine de navire nota sur son livre de bord l'apparition de ce météore 
gigantesque. 

La détonation de la Columbiad fut accompagnée d'un véritable trem- 
blement de terre. La Floride se sentit secouée jusque dans ses entrailles. 
Les gaz de la poudre, dilatés par la chaleur, repoussèrent avec une incom- 
parable violence les couches atmosphériques, et cet ouragan artificiel, 
cent fois plus rapide que l'ouragan des tempêtes, passa comme une troQibe 
au milieu des airs. 

Pas un spectateur n'était resté debout ; hommes, femmes, enfants, tous 
furent couchés comme des épis sous l'orage ; il y eut un tumulte inexpri- 
mable, un grand nombre de personnes gravement blessées, et J.-T. Maston , 
qui, contre toute prudence, se tenait trop en avant, se vit rejeté à vingt 
toises en arrière et passa comme un boulet au-dessus de la tête de ses 
concitoyens. Trois cent mille personnes demeurèrent momentanément 
sourdes et comme frappées de stupeur. 

Le courant atmosphérique, après avoir renversé les baraquements , 
culbuté les cabanes, déraciné les arbres dans un rayon de vingt milles, 
chassé les trains du rail-way jusqu'à Tampa, fondit sur cette ville comme 
une avalanche, et détruisit une centaine de maisons, entre autres l'église 
Samt-Mary, et le nouvel édifice de la Bourse, qui se lézarda dans toute sa 
longueur. Quelques-uns des bâtiments du port, choqués les uns conire les 
autres, coulèrent à pic, et une dizaine de navires, mouillés en rade, vin- 
rent à la côte, après avoir cassé leurs chaînes comme des fils de coton. 

Mais le cercle de ces dévastations s'étendit plus loin encore, et au-delà 
des limites des États-Unis. L'efîet du contre-coup, aidé des vents d'ouest, 
fut ressenti sur l'Atlantique à plus de trois cent milles des rivages améri- 
cains. Une tempête factice, une tempête inattendue, que n'avait pu pré- 



164 DS La terre A LA LUNE. 

voir l'amiral Fiiz-Roy, se jeta sur les navires avec une violence inouïe; 
plusieurs bâtiments, saisis dans ces tourbillons épouvantables sans avoir 
le temps d'amener, sombièrent sous voiles, entre autres le Childe-Harold 
de Liverpool, regrettable catastrophe qui devint de la part de l'Angleterre 
l'objet des plus vives récriminations. 

Enfin, et pour tout dire^ bien que le fait n'ait d'autre garantie que 
l'alfirmation de quelques indigènes, une demi-heure après le départ du 
projectile, des habitants de Gorée et de Sierra-Leone prétendirent avoir 
entendu une commotion sourde, dernier déplacement des ondes sonores, 
qui, après avoir traversé l'Atlantique, venait mourir sur la côte africaine. 

Mais il faut revenir à la Floride. Le premier instant du tumulte passé, 
les blessés, les sourds, enfin la foule entière se réveilla, et des cris fréné- 
tiques : « Hurrah pour Ardan! Hurrah pour Barbicane! Hurrah pour 
Nichoîl! » s'élevèrent jusqu'aux cieux. Plusieurs millions d'hommes, le 
nez en l'air, armés de télescopes, de lunettes, de lorgnettes, interrogeaient 
l'espace, oubliant les contusions et les émotions, pour ne se préoccuper 
que du projectile. Mais ils le cherchaient en vain. On ne pouvait plus 
l'apercevoir, et il fallait se résoudre à attendre les télégrammes de Long's- 
Peak. Le directeur de l'observatoire de Cambridge ' se trouvait à son 
poste dans les montagnes Rocheuses, et c'était à lui, astronome habile et 
persévérant, que les observations avaient été confiées. 

Mais un phénomène imprévu, quoique facile à prévoir, et contre lequel 
on ne pouvait rien, vint bientôt mettre l'impatience publique à une rude 
épreuve. 

Le temps, si beau jusqu'alors, changea subitement; le ciel assombri se 
couvrit de nuages. Pouvait-il en être autrement, après le terrible déplace- 
ment des couches atmosphériques et cette dispersion de l'énorme quantité 
de vapeurs qui provenaient de la déflagration de quatre cent mille livres 
de pyroxyle? Tout l'ordre naturel avait été troublé. Cela ne saurait éton- 
ner, puisque, dans les combats sur mer, on a souvent vu l'état atmosphé- 
rique brusquement modifié par les décharges de l'artillerie. 

Le lendemain, le soleil se leva sur un horizon chargé de nuages épais, 
lourd et impénétrable rideau jeté entre le ciel et la terre, et qui, malheu- 
reusement, s'étendit jusqu'aux régions des montagnes Rocheuses. Ce fut 
une fatalité. Un concert de réclamations s'éleva de toutes les parties du 
globe. Mais la nature s'en émut peu, et décidément, puisque les hommes 
avaient troublé l'atmosphère parleur détonation, ils devaient en subir les 
conséquences. 

1. iM. Belfast. 



TEMPS COUVERT. 



Pendant cette première journée, chacun chercha à pénétrer le voile 
opaque des nuages, mais chacun en fut pour ses peines, et chacun d'ailleurs 
se trompait en portant ses regards vers le ciel, car, par suite du mouve- 
ment diurne du globe, le projectile filait nécessairement alors par la ligne 
des antipodes. 

Quoi qu'il en soit, lorsque la nuit vint envelopper la Terre, nuit impé- 
nétrable et profonde, quand la Lune fut remontée sur l'horizon, il fut im 
possible de l'apercevoir ; on eût dit qu'elle se dérobait à dessein aux 
regards des téméraires qui avaient tiré sur elle. Il n'y eut donc pas d'ob- 
servation possible, et les dépêches de Longs'-Peak confirmèrent ce fâcheux 
contre-temps. 

Cependant, si l'expérience avait réussi, les voyageurs, partis le 1"' dé- 
cembre à dix heures quarante-six minutes et quarante secondes du soir, 
devaient arriver le 4 à minuit. Donc, jusqu'à cette époque, et comme après 
tout il eût été bien difficile d'observer dans ces conditions un corps aussi 
petit que l'obus, on prit patience sans trop crier. 

Le 4 décembre, de huit heures du soir à minuit, il eût été possible de 
suivre la trace du projectile, qui aurait apparu comme un point noir sur le 
disque éclatant de la Lune. Mais le temps demeura impitoyablement cou- 
vert, ce qui porta au paroxysme l'exaspération publique. On en vint à in- 
jurier la Lune qui ne se montrait point. Triste retour des choses d'ici-bas! 

J.-T. Maston, désespéré, partit pour Long's-Peak. Il voulait observer 
lui-même. Il ne mettait pas en doute que ses amis ne fussent arrivés au 
terme de leur voyage. On n'avait pas, d'ailleurs, entendu dire que le 
projectile fût retombé sur un point quelconque des lies et des continents 
terrestres, et J.-T. Maston n'admettait pas un instant une chute possible 
dans les océans dont le globe est aux trois quarts couvert. 

Le 5, même temps. Les grands télescopes du vieux monde, ceux d'Hers- 
chel, de Rosse, de Foucault, étaient invariablement braqués sur l'astre 
des nuits, car le temps était précisément magnifique en Europe ; mais îa 
faiblesse relative de ces instruments empêchait toute observation utile. 

Le 6, même temps. L'impatience rongeait les trois quarts du globe. On 
en vint à proposer les moyens les plus insensés pour dissiper les nuages 
accumulés dans l'air. 

Le 7, le ciel sembla se modifier un peu. On espéra, mais l'espoir ne fut 
pas de longue durée, et le soir, les nuages épaissis défendirent la voûte 
étoilée contre tous les regards. 

Alors cela devint grave. En effet, le 11, à neuf heures onze minutes du 
matin, la Lune devait entrer dans son dernier quartier. Après ce délai, 
elle irait en déclinant, et, quand même le ciel serait rasséréné, les chances 



166 DE LA TERRE A LA LUNE. 



de l'observation seraient singulièrement amoindries ; en eli'et, la Lune ne 
montrerait plus alors qu'une portion toujours décroissante de son disque 
et finirait par devenir nouvelle, c'est-à-dire qu'elle se coucherait et se lè- 
verait avec le soleil, dont les rayons la rendraient absolument invisible. Il 
faudrait donc attendre jusqu'au 3 janvier, à midi quarante- quatre minutes, 
pour la retrouver pleine et commencer les observations. 

Les journaux publiaient ces réflexions avec mille commentaires et no. 
dissimulaient point au public qu'il devait s'armer d'une patience angé- 
lique. 

Le 8, rien. Le 9, le soleil reparut un instant comme pour narguer les 
Américains. 11 fut couvert de huées, et, blessé sans doute d'un pareil ac- 
cueil, il se montra fort avare de ses rayons. 

Le 10, pas de changement. J.-T. Maston faillit devenir fou, et on eut 
des craintes pour le cerveau de ce digne homme , si bien conservé jus- 
qu'alors sous son crâne de gutta-percha. 

Mais le 11, une de ces épouvantables tempêtes des régions intertropi- 
cales se déchaîna dans l'atmosphère. De grands vents d'est balayèrent les 
nuages amoncelés depuis si longtemps, et le soir, le disque à demi rongé 
de l'astre des nuits passa majestueusement au milieu des limpides con- 
stellations du ciel. 



CHAPITRE XXVIII 



UN NOUVEL ASTRE. 



Cette nuit même, la palpitante nouvelle si impatiemment attendue éclata 
comme un coup de foudre dans les États de l'Union, et de là, s'élancant à 
travers l'océan, elle courut sur tous les fils télégraphiques du globe. Le 
projectile avait été aperçu, grâce au gigantesque réflecteur de Long's- 
Peak. 

Voici la note rédigée par le directeur de l'observatoire de Cambridge. 
Elle renferme la conclusion scientifique de cette grande expérience du 
Gun-Club. 

« Long's-Peak, 12 décembre. 

c! A MM. les Membres du bureau de l'Observatoire de Cambridge. 
i(. Le projectile lancé par la Columbiad de Stone's-IIill a été aperçu par 



UN NOUVEL ASTRE. 167 



« MM. Belfast et J.-T. Maston, le 12 décembre, à huit heures quarante- 
u sept minutes du soir, la Lune étant entrée dans son dernier quartier. 

« Ce projectile n'est point arrivé à son but. Il a passé à côté, mais as- 
« sez près, cependant, pour être retenu par l'attraction lunaire . 

a Là, son mouvement rectiligne s'est changé en un mouvement circu- 
n laire d'une rapidité vertigineuse, et il a été entraîné suivant une orbite 
« elliptique autour de la Lune, dont il est devenu le véritable satellite. 

« Les éléments de ce nouvel astre n'ont pas encore pu être déterminés. 
<'. On ne connaît ni sa vitesse de translation, ni sa vitesse de rotation. La 
« distance qui le sépare de la surface de la Lune peut être évaluée à deux- 
« mille huit cent trente-trois milles environ ( — 4,S00 lieues). 

« Maintenant, deux hypothèses peuvent se produire et amener une mo- 
« dification dans l'état des choses : 

« Ou l'attraction de la Lune finira par l'emporter, et les voyageurs at- 
u teindront le but de leur voyage ; 

« Ou, maintenu dans un ordre immutable, le projectile gravitera au- 
« tour du disque lunaire jusqu'à la fin des siècles. 

« C'est ce que les observations apprendront un jour, mais jusqu'ici la 
« tentative du Gun-Club n'a eu d'autre résultat que de doter d'un nou- 
« vel astre notre système solaire. 

t< J. Belfast. » 

Que de questions soulevait ce dénoûment inattendu ! Qaeile situation 
grosse de mystères l'avenir réservait aux investigations de la science! 
Grâce au courage et au dévouement de trois hommes, cette entreprise, 
assez futile en apparence, d'envoyer un boulet à la Lune, venait d'avoir 
un résultat immense, et dont les conséquences sont incalculables. Les 
voyageurs emprisonnés dans un nouveau satellite, s'ils n'avaient pas at- 
teint leur i)ut, faisaient du moins partie du monde lunaire ; ils gravitaient 
autour de l'astre des nuits, et, pour la première fois, l'œil pouvait en pé- 
nétrer tous les mystères. Les noms de Nicholl, de Barbicane, de Michel 
Ardan, devront donc être à jamais célèbres dans les fastes astronomiques, 
car ces hardis explorateurs, avides d'agrandir le cercle des connaissances 
humaines, se sont audacieusement lancés à travers l'espace, et ont joué 
leur vie dans la plus étrange tentative des temps morir'.rnes. 

Quoi qu'il en soit, la note de Long's-Peak une fois connue, il y eut 
dans l'univers entier un sentiment de surprise et d'effroi. Étaic-il possible 
de venir en aide à ces hardis habitants de la Terre? Non, sans doute car 
ils s'étaient mis en dehors de l'humanité en franchissant les limites impo- 
sées par Dieu aux créatures terrestres. lis pouvaient se procurer de l'air 



1G8 



DE LA TERRE A LA LUNE. 




Efift de la détonation (p. 163). 



ipertdan* deux mois. Ils avaient des vivres pour un an. Mais après?... Les 
cœurs les plus insensibles palpitaient à cette terrible question. 

Ua seul homme ne voulait pas admettre que la situation fût désespérée. 
Un seul avait confiance, et c'était leur ami dévoué, audacieux et résolu 
comme eux, le brave J.-T. Maston. 

D'ailleurs il ne les perdait pas des yeux. Son domicile fut désormais le 
poste de Long's-Peak, son horizon, le miroir de l'immense réflecteur. 
Dès que la lune se levait à l'horizon, il l'encadrait dans le champ du té- 
lescope, il ne la perdait pas un instant du regard et la suivait assidûment 
dans sa marche à travers les espaces stellai. es; il observait avec une éter- 
nelle patience le passage du projectile sur son disque d'argent, et vérita- 



UN NOUVEL ASTRE. 




Le directeur était à son poste ip. IGi». 

blement le digne homme restait en perpétuelle communication avec S'v 
trois ami«5, qu'il ne désespérait pas de revoir un jour. 

a Nous correspondrons avec eux, dis&it-il à qui voulait l'entendre, des 
que les circonîstances le permettront. Nous aurons de leurs nouvelles et 
ils auront des nôtres ! D'ailleurs, je les connais, ce sont des hommes ingé- 
nieux A eux trois ils emportent dans l'espace tontes les ressources de 
l'art, de la science et de l'industrie. Avec cela on fait ce qu'on veut, et 
vous \ errez qu'ils se tireront d'affaire ! » 

FIN DE LA TERRE A LA LUNE. 



2-2 



TABLE DES CHAPITRES, 



Chapitre I. Le Gun-Club 1 

II. Communication du président Bailjicar.e. . . • . 8 

III. Effets du la communication Barbicane 15 

IV. Réponse de r01)servatoire de Cam))iidge 20 

V. Le roman de la Lune ii 

VI. Ce qu'il n'est pas possible d'ignorer et ce qu'il n'cit plus permis de croire dans les 

Etats-Unis 30 

VII. L'hymne du boulet 36 

VIII. Histoire du canon ii 

IX. La question des poudres El 

X. Un ennemi sur vingt- cinq millions d'amis 57 

XL Floride et Texas ('.2 

XII. Urbi et Orbi G8 

XIII. Stonc's Hill 75 

XIV. Pioclie et truelle 81 

XV. La fête de la fonte 87 

XVI. La Columbiad. ..... 92 

XVII. Une dépêche télégrapliique 98 

XVIII. Le passager de l'A Wa)i/a 9 

XIX. Un meeting i "8 

XX. Attaque et riposte ' i;6 

XXL Comment un Français arrange une affaire. liô 

XXII. Le nouveau citoyen des Etats-Unis i;'3 

XXUI. Le wagon-projectile ij9 

. XXIV. Le télescope des montagnes Rocheuses liO 

XXV, Derniers détails 150 

. XXVI. Feu! ir,7 

XXVII. Temps couveit Io3 

XXVIII. Un nouvel astre iGG 



FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES. 



Paris. — Imp. Gauthier-Villar.s , 55, quai des Grands-.\ugujlin?. 



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